L’exil ou la question de la distance dans le documentaire Nostalgie de la lumière de Patricio Guzmán

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mercredi 1er février 2012, par Pergoux-Baeza, Catherine


Patricio Guzmán est sans doute l’un des réalisateurs chiliens les plus connus internationalement, en particulier pour ses documentaires dans lesquels il aborde la question de la mémoire historique de son pays. Film après film, il s’attache ainsi à reconstituer le passé récent du Chili, menacé par l’amnésie, après dix-sept ans de dictature fondée sur une répression sanglante et sur la destruction systématique de tout ce qui pouvait rappeler le gouvernement d’Unité Populaire de Salvador Allende. Pour lui, c’est même la fonction du documentaire que de réveiller cette mémoire enfouie, de la faire émerger des ténèbres de l’oubli. Il déclare :


Nous ne devons pas oublier qu’un pays, une région, une ville qui n’a pas de cinéma documentaire est comme une famille sans album de photos (une communauté sans image). Je ne me lasserai jamais de répéter cette phrase : "Le présent est plein d’îles et de taches du passé, creusé par des tunnels qui en un instant nous mènent vers des régions perdues d’un hier jamais lointain, jamais totalement fermé", dit Antonio Muñoz Molina. Les images documentaires constituent cette île de la mémoire, "étincelles fugaces dans la grande obscurité de l’oubli". La mémoire individuelle et la mémoire collective sont sans doute l’expression la plus commune du cinéma documentaire de tous les temps[1].


 


Or c’est depuis l’exil que Patricio Guzmán se consacre à ce patient travail de mémoire. Il quitte en effet le Chili juste après le coup d’Etat et après avoir séjourné à Cuba puis en Espagne, il s’établit finalement en France, où il vit aujourd’hui. Même s’il retourne fréquemment au Chili, où il a réalisé la majorité de ses documentaires, il porte donc un regard extérieur sur son pays, celui de l’exilé toujours marqué par le déracinement forcé qu’il a subi mais aussi obsédé par une quête mémorielle à la fois personnelle et collective.


Dans son dernier documentaire, Nostalgie de la lumière[2], sorti en 2010, il aborde, plus précisément, la question douloureuse des disparus pendant la dictature, dont les corps n’ont toujours pas été retrouvés. Mais il adopte une perspective tout à fait inattendue et originale, en choisissant d’articuler tout le film autour du thème de l’astronomie, fil conducteur permettant de relier dans un même lieu, le désert d’Atacama, l’observation de l’univers à la quête obstinée des femmes qui cherchent sans relâche des traces de leurs disparus. C’est en effet dans ce désert, considéré comme le plus aride au monde, que sont installés les plus grands observatoires astronomiques internationaux, dans le but de percer les mystères de la création de l’univers. Au pied des télescopes, les femmes de Calama, la ville voisine, sillonnent le désert armées d’une petite pelle, pour tenter de déterrer les restes de leurs disparus, dont les cadavres ont été jetés là par les militaires une trentaine d’années plus tôt. Des corps, conservés par la salinité du désert, finissent parfois par être retrouvés, comme celui d’une jeune femme découvert lors du tournage de ce film.


Comme à son habitude, Patricio Guzmán accompagne les images de son documentaire par ses commentaires en voix off, sur un ton calme et un rythme lent, et il dévoile ainsi au spectateur le fil de ses pensées. Convaincu que tout documentaire est imprégné de subjectivité, il s’applique dans l’introduction du film à nous exposer les raisons qui l’ont motivé à mener à bien ce projet personnel. La question de la nostalgie, présente dans le titre, apparaît alors comme essentielle. C’est tout à la fois la nostalgie d’une époque révolue qui est évoquée ici, celle de l’enfance et de l’entrée dans l’âge adulte, mais aussi le regret mélancolique d’un passé porteur de rêves et d’idéaux incarnés par le gouvernement d’Unité Populaire de Salvador Allende. Dans son documentaire précédent, précisément intitulé Salvador Allende[3], Patricio Guzmán revenait déjà sur cette époque lumineuse et soulignait l’euphorie et l’espoir immenses qui avaient gagné une grande partie de la population chilienne par cette formule : « le pays tout entier était amoureux ». Cette passion collective est à nouveau sous-entendue dans Nostalgie de la lumière, mais pour être cette fois associée à une autre passion commune à beaucoup de Chiliens et partagée par Patricio Guzmán : l’astronomie.


Nous voyons donc que dès le début du film, Patricio Guzmán se décrit lui-même comme un être nostalgique, dont la mémoire est douloureuse. En effet, la « douleur du retour » évoquée par l’étymologie du mot « nostalgie » traduit le retour impossible au pays qui provoque le « mal du pays » chez celui qui en souffre, mais elle dit aussi le souvenir douloureux d’un passé qui ne reviendra plus. Or dans ce film, Patricio Guzmán semble avoir trouvé le moyen de sublimer cette douleur en abordant le délicat sujet de la mémoire par le biais de l’observation astronomique.


En posant les questions suivantes : « Comment dire que le Chili est le centre astronomique le plus important du monde, alors que 60% des assassinats perpétrés par la dictature restent non élucidés ? Comment est-il possible que les astronomes chiliens observent des étoiles qui sont à des millions d’années-lumière tandis que les enfants ne peuvent lire dans leurs manuels scolaires les événements qui se sont déroulés au Chili il y a à peine 30 ans ? », Patricio Guzmán souligne les contradictions d’un pays qui « a mis son passé récent sous cloche », alors qu’il s’investit pleinement dans l’observation astronomique destinée à percer les énigmes du passé lointain de l’univers. Par là-même, il met en évidence un problème d’échelle temporelle : quelle est la bonne distance pour observer notre passé ? A travers ce film, Patricio Guzmán tente de répondre à cette question tout en s’interrogeant sur son propre rôle en tant que documentariste qui doit lui aussi trouver la bonne distance pour traiter son sujet, à savoir ici le problème de la mémoire, de l’oubli, de l’impunité dans un pays qui peine à affronter son passé dictatorial.


L’une des pistes qu’il évoque est que l’exil, par la force, permettrait au documentariste de trouver cette « bonne distance » :


L’une des clés du documentaire est la bonne distance. C’est difficile à trouver quand on est passionné par un sujet. Passion et distance sont contradictoires. L’exil est un bon médecin pour garder la distance. A chaque fois que je rentre au Chili, je regarde mon pays différemment[4].


Cette citation mérite évidemment de nombreux commentaires. Car elle nous renvoie à la notion de « passion » déjà évoquée, elle-même ambivalente. En effet, si le terme passion peut être connoté positivement quand il est associé à l’amour, il traduit aussi une souffrance et l’on admet communément que « la passion rend aveugle ». Celle-ci nuirait donc au jugement et en cela serait par conséquent incompatible, comme le dit Patricio Guzmán, avec le travail du documentariste soucieux de maintenir une distance raisonnable avec son objet d’étude. Or si Patricio Guzmán trouve en sa situation d’exilé une position propice à la réalisation de ses documentaires, il se laisse cependant guider ici par sa passion de l’astronomie. On assiste donc dans ce film à une sorte de « transfert de sens par substitution analogique », ce qui n’est autre que la définition même de la métaphore. Patricio Guzmán construit en effet son film autour de cette figure de style fondée sur la « transposition » et il passe par sa passion de l’astronomie pour aborder un sujet qui le passionne et a tendance à l’obséder : celui de la mémoire au Chili, son pays natal dont il a dû s’exiler. C’est pourquoi dès le début du film, les images du vieux télescope allemand de son enfance sont associées à l’évocation d’une époque où « la science est tombée amoureuse du ciel du Chili », lorsque « un groupe d’astronomes a découvert que l’on pouvait toucher les étoiles avec la main dans le désert d’Atacama ». Mais ce souvenir heureux est immédiatement balayé par celui du coup d’Etat : « Plus tard, un coup d’Etat a mis fin à la démocratie, aux rêves et à la science ». Ce n’est sans doute pas un hasard si ces trois termes sont évoqués ici ensemble et l’on comprend peu à peu que c’est précisément par le biais de la science que Patricio Guzmán parvient à revenir sur l’époque qui le rend nostalgique, celle des rêves démocratiques brisés pour des milliers de Chiliens condamnés comme lui à la répression et à l’exil.


 On pourrait alors dire, en reprenant son expression, que dans ce film il « regarde son pays au télescope ». Et c’est loin d’être seulement une image… Car après avoir rapproché symboliquement les astronomes qui scrutent le ciel et les femmes qui cherchent leurs disparus dans le désert, Patricio Guzmán achève son documentaire par une rencontre inédite entre eux. Violeta et Vicky regardent alors dans le vieux télescope allemand qui apparaît au tout début du film et voient d’une certaine façon s’exaucer le vœu qu’avait formulé Violeta quelques scènes auparavant lorsqu’elle déclarait : « J’aimerais que les télescopes ne regardent pas que vers le ciel, mais aussi à travers la terre pour pouvoir les retrouver. (…) On balaierait le désert avec un télescope. Vers le bas ». C’est semble-t-il ce témoignage de Violeta qui aurait livré à Patricio Guzmán la clé de son récit métaphorique : il faudrait la puissance des télescopes astronomiques pour sonder le passé dictatorial et faire la lumière sur cette période tragique qui risque de sombrer définitivement dans les ténèbres de l’oubli. Dans une interview, il explique d’ailleurs comment lui est venue l’idée de mettre en relation ces sujets si différents en apparence :


J’ai toujours été passionné d’astronomie et comme au Chili de grands observatoires ont été construits, j’ai pu m’y intéresser de près. En faisant cela, j’ai traversé le désert d’Atacama qui est une véritable porte ouverte vers le passé : il y a des momies, des minéraux rares, des restes d’explorateurs et des corps des disparus de Pinochet. Et tout d’un coup, j’ai compris qu’il y avait là un monde de métaphores, c’est à ce moment-là que j’ai décidé de faire le film[5].


 Dans le désert d’Atacama, les métaphores semblent donc à portée de main, comme les étoiles, et Patricio Guzmán n’a plus qu’à s’en saisir pour construire son documentaire. Sa présentation du désert souligne les caractéristiques particulières de ce lieu, par essence chargé d’histoire : « Il n’y a rien, pas d’insectes, ni d’animaux, ni d’oiseaux. Cependant, il est chargé d’histoire. (…) L’air y est transparent, léger et il nous permet de lire dans ce grand livre ouvert de la mémoire, page après page ». L’extrême aridité du désert ainsi que sa grande salinité font que s’y conservent facilement les traces du passé, en même temps que l’absence quasi-totale d’humidité offre des conditions exceptionnelles d’observations astronomiques. Or les explications scientifiques données par l’astronome interviewé dans la première partie du film nous conduisent à nous interroger sur notre relation au présent. En effet, partant du principe scientifique que la lumière des étoiles met des centaines de milliers d’années à parvenir jusqu’à nous, il démontre que les astronomes ne font qu’observer le passé. Par ailleurs, il insiste sur le fait que le présent n’existe pas au sens strict et que nous ne vivons que dans un temps passé.


A partir de ces réflexions, Patricio Guzmán s’attache à montrer que la mémoire est essentielle à notre survie. Les personnages qui témoignent dans le film sont d’ailleurs tous des porteurs de mémoire, soit qu’ils transmettent l’histoire qu’ils ont vécue, comme Luís, l’ex-prisonnier politique du camp de Chacabuco ou bien Miguel, l’architecte, lui aussi prisonnier, qui a su dessiner de mémoire avec une extrême précision les camps où il a été interné, soit qu’ils mènent des investigations scientifiques pour dévoiler le passé de cette région. C’est le cas de Lautaro, l’archéologue, spécialiste des cultures précolombiennes qui a aussi fait partie des équipes de chercheurs qui ont mis au jour des charniers, ou bien Víctor, le jeune ingénieur chilien, né en exil, « fils de nulle part », membre d’une équipe scientifique internationale chargée du projet ALMA, ce radiotélescope destiné à capter les ondes de l’univers. Enfin les femmes qui cherchent leurs disparus témoignent aussi avec beaucoup d’émotion du besoin qu’elles ont de faire la lumière sur ce passé qui les tourmente. Par ses commentaires, Patricio Guzmán souligne la valeur métaphorique de chacun de ces témoignages. Ainsi, il évoque le cas de Miguel, « l’architecte de la mémoire » : « Miguel et sa femme sont pour moi comme une métaphore du Chili. Lui est le souvenir, tandis qu’Anita est l’oubli à cause de la maladie d’Alzheimer ».


Nostalgie de la lumière a d’ailleurs été unanimement célébré par la critique pour son esthétique et sa poésie, en raison de l’écriture métaphorique proposée par Patricio Guzmán, qui résout sans doute ainsi le problème de la « bonne distance » pour réaliser son documentaire. En effet, si l’exil joue certainement ce rôle de médecin qu’il évoquait, nous croyons que l’écriture poétique est un remède peut-être encore plus efficace car elle permet d’aborder des sujets intimes et parfois douloureux par le biais d’images qui représentent une réalité difficile à affronter directement. Contrairement à ses documentaires précédents, les images d’archives sont pratiquement absentes de ce film et la répression dictatoriale n’y est qu’évoquée par des témoins de l’époque. La violence n’apparaît pas à l’écran et l’on peut même dire qu’il se dégage de ce film une grande douceur, due en partie à la voix lente et suave de Patricio Guzmán ainsi qu’aux magnifiques images du désert d’Atacama et des constellations captées par les télescopes. La musique contribue aussi à créer une atmosphère propice à la contemplation et à la réflexion.


Le spectateur n’est donc pas agressé par les images qu’il reçoit, il est au contraire invité à un voyage dans le présent et le passé et il se sent porté par les mouvements cosmiques et les poussières d’étoiles qui rythment le film. L’écriture métaphorique se double parfois d’une écriture synesthésique car tous les sens sont convoqués pour l’observation de ce passé dévoilé par le désert, « livre ouvert de la mémoire ». Se trouvent ainsi associés les crissements des pas sur le désert de sel et les reflets rouges de la vallée de la lune au coucher du soleil. Même s’il ne peut pas la ressentir, le spectateur s’imagine aussi la transparence de l’air évoquée par la voix off et c’est comme s’il pouvait toucher cette matière minérale et cosmique offerte par le désert d’Atacama. Ce n’est sans doute pas un hasard si Patricio Guzmán fait le choix d’une écriture fondée sur l’évocation de la matière et des éléments, car il nous semble qu’il s’inscrit dans une longue tradition poétique chilienne, incarnée en particulier par Pablo Neruda qui découvre dans Canto General et Odas elementales la puissance poétique des éléments. Comme lui, Patricio Guzmán assume une écriture subjective et revendiquée comme telle. Il raconte son histoire en même temps qu’il écrit l’histoire de son pays et en partant de ses émotions et de ses intuitions, il partage avec le spectateur ses propres interrogations métaphysiques.


Construit sur l’analogie métaphorique, son documentaire fait entrer en résonance des éléments que l’on n’a pas l’habitude d’associer mais qu’il fait volontairement se rencontrer. Il évoque ainsi sa fascination pour les découvertes scientifiques qui ont montré que le calcium de nos os était identique à celui des étoiles. Dans sa quête du passé, Patricio Guzmán remonte à nos origines et il donne la parole à la fin du documentaire à un témoin essentiel, Valentina. Cette jeune femme, fille de père et mère détenus disparus, élevée par ses grands-parents contraints de dénoncer leurs propres enfants aux militaires en échange de la survie de leur petite-fille, apparaît comme une rescapée de cette époque barbare. Aujourd’hui astronome, elle évoque ce « défaut de fabrique » qu’elle porte en elle mais qui ne se voit pas, et surtout qu’elle n’a pas transmis à ses deux enfants. L’observation astronomique semble lui avoir permis de trouver un équilibre qu’elle résume en évoquant le cycle vital de la matière des étoiles qui doivent mourir pour que d’autres naissent. Interviewée dans la dernière partie du film, Valentina incarne la confiance en l’avenir et la réconciliation des victimes avec leur propre passé. Après les témoignages émouvants de Vicky et Violeta qui disent ne pas pouvoir trouver la paix tant qu’elles n’auront pas retrouvé leurs disparus, celui de Valentina permet d’achever le film sur une note plus positive car elle semble avoir réussi à vaincre la douleur en trouvant elle aussi, à sa manière, « la bonne distance » pour vivre avec son passé.


Tout est donc question de perspective dans ce film par lequel Patricio Guzmán bouscule les codes du genre documentaire. En pariant sur l’esthétique, la métaphysique et la poésie de son film, il renouvelle sa filmographie et propose de placer le langage poétique au cœur de sa création. Le regard différent


qu’il pose sur son pays, en tant qu’exilé, se traduit dans la vision métaphorique du réel, qui permet de prendre de la distance avec le sujet traité tout en renforçant son propos sur la question de la mémoire au Chili. Les dernières phrases de son commentaire portent d’ailleurs sur la mémoire :


 


Je crois que la mémoire a une force de gravité qui nous attire toujours. Ceux qui ont de la mémoire sont capables de vivre dans le fragile temps présent. Ceux qui n’en ont pas ne vivent nulle part. Chaque nuit, lentement, impassiblement, le centre de la galaxie passe au-dessus de Santiago.


En tant qu’exilé, Patricio Guzmán sait ce que signifie « vivre nulle part » et il est évidemment sensible à la question du déracinement dont il a fait l’expérience. Sa quête mémorielle est donc vitale à sa survie mais aussi à celle de son pays tout entier s’il veut aborder l’avenir dans la sérénité. Car nier son passé reviendrait pour le Chili à sombrer dans les trous noirs de notre galaxie, à se dématérialiser pour finalement disparaître.




[1] Cité par Jorge Ruffinelli in Patricio Guzmán, Madrid, Cátedra/Filmoteca Española, 2001, p. 375 (notre traduction).


[2] Nostalgie de la lumière, film de Patricio Guzmán, Chili/Allemagne/France/Espagne, 1h30, 2010.


[3] Salvador Allende, film de Patricio Guzmán, France/Chili/Belgique/Allemagne/Espagne/Mexique, 100’, 2004.

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