At Midnight, d’Ada Cambridge

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mercredi 18 janvier 2012, par Tarif, Julie

 

Introduction :
présentation de l'auteur, des principaux thèmes de la nouvelle.

L’écrivaine Ada Cambridge (1844-1926), poète et romancière née dans le Norfolk, est une auteure prolifique à l'origine de vingt-cinq œuvres de fiction, de trois volumes de poèmes et de deux autobiographies. Ses œuvres s’inspirent en partie de sa propre expérience : mariée à un pasteur anglais, elle a suivi son époux dans les colonies australiennes. Elle y dépeint les manières et les conventions des Anglais qui y vivaient à la fin du xixe siècle. Dans la nouvelle « Quand minuit sonne », les Wingate, un couple de jeunes mariés australiens en voyage de noce en Angleterre et souhaitant résider dans une demeure ancestrale bien connue du jeune marié, Le Chase, va se trouver confronté à des évènements mystérieux en lien avec le passé du jeune marié ; le voyage de noces va prendre une tournure pour le moins inattendue...

Les tonalités littéraires de « Quand minuit sonne » font écho à celles qui étaient en vogue dans la littérature britannique du xixe siècle. En cela, la nouvelle peut être considérée comme l’héritière directe du roman à sensation, ou « sensation novel », genre littéraire qui vit le jour dans les années 1860, au Royaume-Uni, et dont l’intrigue complexe, reposant sur le mystère, le secret, ainsi que sur les mécanismes du genre gothique, mettait en scène une enquête. Le mystère et le secret constituent effectivement le moteur de l’intrigue de la nouvelle : en effet, c’est autour de l’étrange disparition de Mrs Walter Desailly (Lexie), ainsi que des apparitions spectrales qui ont été constatées au manoir de Chase, archétype du château hanté, que s’organise la diégèse. La tonalité du texte ressortit ainsi par moments au genre gothique et fonctionne comme une force qui relance et renforce sans cesse le mystère. Les Wingate se transforment en de véritables enquêteurs, résolus à aller jusqu’au bout de leur investigation : « we’ll stop here till we get through with the affair » (33).

De nombreux indices présents dans le texte permettent d'esquisser la toile de fond, historique et culturelle, de la nouvelle. La question de l’identité et de la construction de l'identité, qui se tisse sur cette toile de fond est inextricablement liée aux évènements historiques et culturels du xixe siècle, par la dualité identitaire qui caractérise les personnages principaux. L’Australie a appartenu à l’Empire britannique dès 1785. Nombre d’Anglais s’exilèrent alors dans ce pays, sorte de terre promise à l’époque. Les années 1850 marquèrent l’apogée de la ruée vers l’or en Australie, période où le pays vit sa population considérablement augmenter. La ruée vers l’argent qui est évoquée dans le texte, « the Silver Boom » (3), eut lieu à la même période. De multiples indices révèlent que les jeunes mariés sont les descendants directs de ces colons britanniques. Cependant, malgré cette référence identitaire essentielle (au sens premier du terme), le texte rend compte d’un clivage, dramatisé par le truchement des adjectifs possessifs, et qui prend la forme de l’émergence d’une identité australienne. Celle-ci semble se construire et se définir, en quelque sorte, par opposition à l’identité britannique. Cette conscience australienne est née de l’autonomie qui a progressivement été accordée aux colonies par le gouvernement britannique, après les années 50. Un mouvement en faveur d’une fédération et d’un gouvernement national pour toute l’Australie vit alors le jour dans les années 1880.

Extraits de traduction de la nouvelle « Quand minuit sonne », extraite du recueil de nouvelles Quand minuit sonne et autres nouvelles, d'Ada Cambridge, traduit par Julie Tarif

Chapitre I

[…]
Juste devant eux, en contrebas, s’élevait un vieux portail, architecture de pierre et de fer, orné de nombreux emblèmes héraldiques. Un pavillon de gardien, couvert d’un manteau de lierre, et doté de cheminées incurvées, se trouvait immédiatement après le portail ; au-delà de ce pavillon, une allée rectiligne de gazon, bordée de bois touffus, qui constituait une charmante perspective de verdure trois fois plus large que ne l’est d’ordinaire l’allée d’un parc, épousait la pente peu abrupte du terrain, sur deux kilomètres environ ; cette échappée de vue était obstruée en contrehaut par la masse imposante d’une vaste demeure grise, un de ces manoirs anglais qui font notre plus grande fierté. En cette fin de journée d’été, cette scène, qui se parait des premiers rayons du soleil couchant, s’offrait au regard, tel un charmant tableau, dans lequel régnait une délicieuse atmosphère. Quelques daims paissaient tranquillement sur la pelouse tachetée d’ombres ; dans les bois environnants, des grives se répondaient les unes aux autres, en babillant ; des perdrix, dérangées par le bruit des sabots des chevaux, regagnaient leurs nids dans les blés.

« C’est ici, fit le jeune marié, les yeux étincelants ; un flot de souvenirs des jours merveilleux de sa jeunesse avait empli sa voix d’émotion. Tu verrais cet endroit quand l’aubépine rose fleurit et que les bois sont remplis de rhododendrons en fleurs ! Regarde-moi cette allée cavalière de gazon ! Les daims aiment venir y brouter, même s’ils se cachent dans les fougères pour se reposer. Quelle magnifique étendue pour lancer son cheval galop ! La chasse est bien meilleure aujourd’hui qu’elle ne l’était à mon époque, mais j’ai tout de même passé maints moments agréables dans ces champs, là-bas, avec Walter Desailly, lorsque, accompagnés d’un vieux limier, nous traversions les champs de navets et de chaume, pour nous approcher de nos proies. Tu vois cette eau qui miroite au travers des arbres ? Il y avait du canard, là-bas ; nous les abattions à la lumière de la lune, avec une carabine de petit calibre, depuis une des chambres, et nous faisions un tel vacarme que les domestiques en étaient tout effrayées. Un jour, lors d’une pêche nocturne, nous avons attrapé un brochet de quarante-deux livres ; ce brochet, Walter s’était évertué à l’attraper à chaque partie de pêche si bien qu'il a trouvé trois de ses hameçons rouillés dans sa hure. Le vieux châtelain l’a fait empailler pour l’exposer comme une curiosité. Je me demande si Walter l’a toujours et s’il lui arrive jamais de repenser au bon vieux temps ? »

Le jeune marié laissa échapper un soupir inaudible. C’était un bel homme plutôt robuste, dans la fleur de l’âge, dont la courte barbe brune laissait deviner quelques marbrures blanchâtres. Une vingtaine d’années s’était écoulée depuis « ce bon vieux temps ».

« Tu devrais lui rendre visite et lui rappeler cette époque, suggéra Mrs Wingate. Je suis sûre qu’il en serait ravi, si, comme tu le dis, vous étiez si proches. Tu pourrais ensuite me faire visiter le manoir. Il nous inviterait probablement à séjourner chez lui ou, à tout le moins, il pourrait nous conseiller pour une maison. »

Il nous faut expliquer que ce couple était riche, comme nombre d’Australiens alors (cette période est à présent désignée par leurs concitoyens comme « la belle époque »). Lui était un pasteur chanceux du Queensland, elle, une héritière de la ruée vers l’argent ; nul n’avait jamais vraiment connu une telle opulence, cependant leur grande bonté naturelle les gardait bien de tomber dans le travers de la vulgarité. Aucun ne caressait les ambitions grossières que partageaient les personnes dans leur situation, même si tous deux désiraient ardemment profiter de leur argent. Ils sortaient tout juste de la saison londonienne1, une saison des plus réussies, même s’ils n’avaient pas été présentés à la cour, et s’ils n’étaient pas apparus dans les chroniques mondaines. Et maintenant, assis derrière leurs propres chevaux, ils visitaient le pays, avant tout en quête de paix et de liberté, mais aussi en vue de découvrir les lieux incontournables ; ils étaient également à la recherche d’une maison à leur goût, dans un environnement agréable, où ils pourraient fonder un foyer et recevoir leurs amis pendant les saisons de la chasse à tir et de la chasse à courre. Le comble du luxe pour Mrs Wingate était de vivre un jour dans un château médiéval, d’être plongée dans un lieu imprégné d’histoire, dans une atmosphère raffinée et aristocratique qui, comme sa tournure d’esprit romantique le lui avait fait imaginer, devait caractériser la vie en vieille Angleterre. Mr Wingate désirait ardemment s’adonner à ses passions qu’étaient la chasse à tir et la pêche ; il brûlait de pouvoir traquer un beau renard bien vigoureux, de retrouver les activités qui avaient fait sa joie lorsqu’il était jeune homme et que sa mémoire avait maintenant idéalisées. Néanmoins, à présent, ce à quoi il aspirait plus que tout, c’était combler sa femme. Tous deux contemplaient ce lieu, le plus attrayant qu’il leur avait jamais été donné de voir jusqu’alors, et ils caressèrent l’idée d’en devenir les futurs propriétaires, tout en sentant combien cela était chimérique. La demeure ancestrale des Desailly (aux mains de cette famille depuis au moins quatre cents ans) avait à peu près autant de chances d'être à louer que l'était le château de Windsor.

« Pourquoi ne lui rends-tu pas visite, lui conseilla vivement la jeune épouse. D’avoir été camarades au collège, c’est amplement suffisant pour légitimer ta visite, non ? 
— Nous nous sommes quittés en mauvais termes, répondit Billy, circonspect.
— Mais qu’est-ce que cela peut bien faire après toutes ces années ? Vous n’êtes quand même pas comme les Corses à cultiver l’esprit de la vendetta. Les gentilshommes anglais, lorsqu’ils se querellent, ne s’en tiennent pas rigueur ; ils ne s’en veulent pas jusqu’à la fin de leurs jours. Je suis persuadée que cela fait bien longtemps qu’il a tourné la page. A moins que… A moins que la pomme de discorde n’ait rendu toute réconciliation impossible, ajouta-t-elle, en lançant un regard à son mari. C’est le cas, n’est-ce pas ? Ah, je suis certaine que oui ! Il y a une femme derrière tout cela, c’est évident. Je comprendrais que tu ne veuilles pas me le dire, Billy. »

Billy enlaça la taille fine de la jeune mariée de son bras gauche.

« Nettie, tu es un petit être si bon, et tu es si chère à mon cœur, que je veux bien te le dire, lui déclara-t-il après s’être tu un instant. Je sais que tu me croiras une fois que j’aurai juré sur mon honneur que je n’y étais pour rien. Et, tout cela s’est passé bien avant que l’on ne se rencontre, mon cœur, presque avant ta naissance, en fait.
— Je sais très bien que je ne suis pas la première, Billy, on peut sans doute compter tes conquêtes par milliers ! 
— Oh, elles n’ont pas été tout à fait aussi nombreuses que ça ! J’ai juste… Enfin, peu importe… Il n’y a que toi qui comptes à présent, mon chou, rien que toi, pour toujours. »

A cet instant, comme ils s’étaient arrêtés sur une portion de route déserte, pour profiter de la vue et laisser les chevaux reprendre leur souffle, il l’embrassa. Alors, dans un éclat de rire, elle lui rendit son baiser, tout à fait réconfortée par l’idée que la femme en question, quand bien même elle serait toujours en vie, aurait au moins quarante ans aujourd’hui, voire plus.

« C’était la fille d’un libraire de Cambridge, lui confia Billy. Il n’y a rien de noble à ça, et pourtant cette dame n’a jamais eu sa pareille. Nous l’appelions « la Princesse » parce qu’elle nous traitait tous avec une dignité impressionnante. Beaucoup s’étaient entichés d’elle, justement à cause de cela, je pense. Mais Walter Desailly m’a supplanté. De toute façon, il avait dit quelque chose qui m’avait fait arrêter d’aller là-bas. Je ne voulais pas avoir l’air de marcher sur ses plates-bandes. Bien sûr, je m’imaginais que ce n’était qu’une histoire sans lendemain, comme toutes celles qu’il avait eues auparavant, et je n’ai pas pensé une seconde qu’il songerait à l’épouser. Les Desailly sont des gens si éminents et si fiers de leurs ancêtres. Pourtant, c’est bien ce qui s’est passé. Je suppose qu’à présent, elle vit là-bas en grande pompe, et que milady ne se souvient même plus qu’elle a travaillé un jour dans la librairie de son père. Mais que dis-je, ce n’est pas du tout son genre, elle n’avait pas une once de snobisme en elle.
— Continue, le pria-t-elle, en interrompant le silence, car son mari était plongé dans ses pensées. Jusqu’ici, je ne vois pas de motif de querelle. J’ose espérer que je ne suis pas collet-monté, d’ailleurs, Billy chéri, même si tu essayais de me rendre jalouse, tu n’y arriverais pas, mais j’espère bien que tu ne t’es pas enfui avec elle après.
— Nettie, si tu avais été présente et si tu avais connu les tenants et les aboutissants de la situation, tu n’aurais réprouvé aucun de mes agissements. Walter ne connaissait pas tous les tenants et les aboutissants et aucun homme, dans ce cas-là, n’accordera de crédit à la parole de son meilleur ami, si les apparences sont contre lui. Par conséquent, je ne lui en veux pas. Moi-même, j’aurais agi de la même manière. Ça n’a été qu’une accumulation de malentendus tout du long. D’abord, je n’ai jamais repensé à Lexie Baird après mon départ de Cambridge. Je suis retourné dans le Queensland, chez moi…
— Et tu t’es fiancé avec cette grosse femme qui est maintenant l’épouse de Mr Ross. 
— Elle n’était pas du tout grosse alors. Mais, je t’en prie, ne nous égarons pas. A moins que tu n’aies pas envie d’entendre toute cette histoire ?
— Ah ça si alors, bien au contraire ! Je n’ai jamais entendu d’histoire plus passionnante. Et c’est extrêmement gentil de ta part, Billy, de bien vouloir tout me raconter. »

Elle glissa sa main dans le creux du bras de son mari et posa son joli visage de jeune fille tout contre la très large manche de la veste de celui-ci. C’était vraiment un petit bout de femme adorable qui était, comme son mari en était tout à fait conscient, incapable de la moindre pensée malveillante à son égard.

« Je suis retourné dans le Queensland, chez moi, je me suis lancé dans les affaires et je suis resté à peu près deux, trois ans, voire plus, sans retourner en Angleterre. Je suis parti à ce moment-là, non pas à cause d’une femme, grosse ou mince, comme tu pourrais l'insinuer, bien qu’il fût loin d’être plaisant de vivre dans un endroit où une veuve fascinante employait des notaires pour vous écrire des lettres. De toute façon, voyons, Nettie, il faut que les jeunes gens jettent leur gourme et que jeunesse se passe, c’est ainsi ! Et il ne sert à rien de ressasser mes erreurs de jeunesse maintenant que je me suis assagi. Car oui, maintenant je suis devenu sage. Tu en es témoin. Ne vois-tu pas que toutes ces erreurs m’ont appris à comprendre combien tu comptes à mes yeux ? Je devrais peut-être arrêter mon histoire ici ? J’ai été stupide d’évoquer tout cela. »

C’est avec une si grande sincérité qu’elle insista pour qu’il s’arrête là, s’il le souhaitait, et avec tant de conviction qu’elle sut s’excuser pour avoir osé rire, qu’il reprit immédiatement le fil de son récit.

« Je suis allé chasser dans un endroit proche d’ici, et une fille de la maison m’a dit que le jeune Desailly avait épousé une serveuse peu respectable, ce qui lui avait valu d’être désavoué par sa famille. J’ai été stupéfié en apprenant cette nouvelle, parce qu’il avait toujours été plutôt exigeant. J’ai voulu le trouver pour lui remonter le moral, mais personne ne savait où il était. Miss Balcombe, la fille à qui j’ai parlé (son père était le pasteur de la paroisse), était une fille rongée par l’amertume. Il semble que Walter avait voulu l’épouser à un moment donné, et que les Desailly s’y étaient opposés. C’était un sacré joli bout de fille, toutefois il y avait quelque chose en elle qui me dérangeait ; elle me faisait penser à un chat soyeux et elle avait une manière monstrueuse de parler de Lexie (je ne savais pas alors qu’il s’agissait d’elle). Lexie était tout sauf une serveuse peu respectable ! Pas étonnant que je ne me sois pas douté de ce qui se tramait. D’ailleurs, elle me traitait avec beaucoup d’égards. Ce n’est pas à moi d’en juger, pourtant, si j’avais voulu… mais ça n’a pas été le cas.
— Tu en es bien certain ? répondit Mrs Wingate, avec prudence.
— Tout à fait certain. Elle me donnait la chair de poule, quelquefois, lorsqu’elle souriait. Elle avait un sourire des plus angéliques, si tu vois ce que je veux dire, pourtant elle souriait de manière toute mécanique, comme si elle avait mis, puis ôté, un masque. Elle affichait ce même sourire en toutes circonstances. Elle ressemblait à un ange avec ses cheveux blonds, son teint blanc comme le lis et ce sourire aux lèvres, mais on n’en avait pas moins l’impression qu’à chaque seconde, elle songeait au plaisir qu’elle prendrait à vous étrangler, et ça, cela faisait froid dans le dos. Du moins, c’est ce que j’ai ressenti lorsque j’ai essayé de ne pas lui faire la cour… je… je veux dire lorsque j’ai essayé de résister à ses avances… tu comprends ce que je veux dire. 
— Complètement, Billy chéri. »
« Ah cette fille, c’était une véritable petite diablesse ! Elle avait beau être la fille du pasteur, je voyais clair dans son jeu. A voir son père, véritable pasteur de la vieille école, homme gras au teint rubicond, bon vivant, qui n’avait pas pour habitude de se tuer à la tâche, en d’autres termes, un homme ordinaire, on pouvait légitimement se demander si c’était sa fille. Même chose pour sa mère, une petite oie bonasse qui ne savait que courber l’échine devant son enfant et la révérer. En dépit de cela, c’était une bien bonne âme. On s’entendait à merveille. Elle m’avait invité à leur rendre visite dans ce vieux presbytère que tu vois là-bas, dit-il, en désignant de son fouet le clocher de l’église. Dès ma première partie de chasse, à l’ouverture de la saison, je me suis fait une entorse au poignet en tombant de cheval. Elle m’a soigné comme si j’étais son propre fils. Qu’est-ce qui te fait sourire, Nettie ? »
—« Rien, mon chéri. Je ne pensais pas avoir souri.
— C’est pendant que j’étais là-bas que tout s’est passé. […] »

Chapitre II LE MYSTERE

[…]
Toutefois, lorsque la patronne apporta le café, ils l’incitèrent à rester un peu avec eux pour répondre à quelques questions, grâce auxquelles ils obtinrent des informations supplémentaires concernant la saga des Desailly.

« Oui, monsieur, je me souviens de l’époque où Sir Walter a amené son fils et sa femme à Chase. J’étais alors employée aux cuisines, mais, votre visage ne me dit rien, monsieur. Le père de mon mari y était majordome. Peut-être se souviendrait-il de vous ; le seul problème, c’est qu’il est sénile et qu’il a du mal à se faire comprendre, à cause de sa paralysie. Mrs Walter, comme on l’appelait encore à l’époque, a vite pris la clé des champs : elle s’est enfuie cette année-là. Quant à son mari, il était si attaché à elle, et donc, si abattu, qu’il n’a jamais plus été le même homme par la suite. Il n’a jamais voulu se remarier. Beaucoup de personnes ont tenté de le persuader de divorcer, mais pour lui il en était hors de question.
— Était-il vraiment aussi abattu que vous nous le dites ? » s’enquit Mrs Wingate d’une voix solennelle.
—« D’après ce que j’ai entendu, oui, monsieur. Les domestiques qui ont eu l’occasion de le voir n’arrêtaient pas d’en parler. Il semblait s’en vouloir en partie, et pourtant, je ne vais pas dire qu’il est la perfection incarnée. On ne peut pas s’attendre à autre chose d’une personne de son rang ; il mène une vie oisive et cela pousse à avoir des mœurs dissolues. Parfois, il a amené des jeunes personnes à la Dower House et on dit qu’à Londres, il se passe des choses auxquelles il vaut mieux ne pas faire attention. En tout cas, en ce qui la concerne, il a fait son devoir. En dépit de tout, il l’a l’épousée. Il ne l’a pas poursuivie en justice lorsqu’elle a trahi et déshonoré cette vieille et vénérable famille qui ne lui a fait que trop d’honneur en l’accueillant. Quant à ce pauvre enfant qu’elle a abandonné, monsieur Thomas, eh bien, il l’aime jusqu’à vénérer le sol sur lequel il marche. Il faut espérer que ce cher jeune homme fera un meilleur choix que son père quand il choisira l’élue de son cœur ! C’est le garçon le plus charmant du comté, même s’il a une mauvaise mère.
— Si vous parlez du fils que Miss Alexandra Baird a donné à son mari, Sir Walter, il a pour mère une des meilleures femmes qui soient. J’ai eu le privilège de bien la connaître, rétorqua Wingate lentement et avec emphase.
— Certainement, monsieur ! Mais les meilleures femmes qui soient n’agissent pas comme ça, en règle générale, monsieur, vous ne pensez pas ? »

La patronne, une femme aux formes généreuses, qui portait un regard des plus indulgents sur les incartades de la gent masculine, leur adressa un sourire austère.

« Je ne suis toujours pas convaincu de sa culpabilité, répliqua Billy qui étreignit la main de sa petite femme, en signe de reconnaissance, car cette dernière l’avait glissée dans la sienne tandis qu’il parlait.
— Quant à ça, monsieur, des témoins les ont vus s’en aller ensemble. Une dame logeant au manoir se trouvait, par hasard, à la fenêtre de sa chambre ; elle l’avait ouverte pour admirer la beauté du jardin, sous les reflets éclatants de la lune. Elle a entendu des voix provenant de la terrasse sur laquelle donne sa chambre ; elles venaient d’à côté de la porte qui se trouve au pied d’un escalier privé. Elle a regardé dans cette direction et a vu Mrs Walter avec le jeune homme, aussi distinctement que je vous vois là ; c’était bien eux, sans le moindre doute. Elle portait la pèlerine blanche avec laquelle on l’avait vue quitter la grande salle, et comme il y avait des courants d’air dans les escaliers et les couloirs, celle-ci a glissé de ses épaules et a permis à la dame de voir son collier de diamants étincelants. Le jeune homme, lui, a craqué une allumette pour refermer la porte derrière eux ; ceci a permis à la dame de voir distinctement leur visage. La preuve la plus accablante, monsieur, c’est qu’on ne les a jamais revus depuis.
— Et cette dame n’a prévenu personne ?
— Elle n’a rien dit parce qu’elle espérait qu’ils reviendraient avant qu’on ne découvre la vérité et qu’un scandale n’éclate ; en plus, Mrs Walter avait l’habitude d’aller voir sa famille lorsqu’elle était en colère contre son mari, et ce jour-là, ils s’étaient justement disputés. Sir Walter la soupçonnait de le tromper avec ce jeune homme et il l’avait ouvertement accusée. Au tout début, ils pensaient tous qu’elle était partie à Cambridge. La dame, qui savait que ce n’était pas le cas, n’a rien dit, par gentillesse, et pour lui laisser une chance. De plus, elle ne supportait pas l’idée d’être celle qui allait tout dévoiler. Mais, elle n’a plus eu le choix : à la fin, ils ont découvert, grâce à des lettres que la mère de Mrs Walter lui adressait, qu’elle n’était jamais rentrée chez elle. »

[…]
—« Voici le père de mon mari, qui devait être majordome à Chase à l’époque où vous y étiez, monsieur. Mais, je suppose que vous ne l’auriez pas reconnu tout seul. Il approche de ses quatre-vingt-quatre ans. Il a été le fidèle serviteur de la famille durant de nombreuses années : il est entré à leur service dès l’âge de dix ans, quand il nettoyait l’argenterie. Papy ! cria-t-elle, et de se mettre à beugler à pleins poumons : ce monsieur fré-quen-tait-le-ma-noir-lorsque-tu-y-tra-vai-llais-Mr-Win-gate-un-ami-du-châ-te-lain-il-a-été-au-co-llège-avec-lui-il-co-nnai-ssait-la-da-me-qui-s’est-en-fuie…
— Chuuut ! s’écria Wingate, d’un ton rageur, ce qui la fit s’arrêter.
— Il faut lui parler en hurlant pour qu’il nous comprenne, mais cela devient peine perdue, car il entend de plus en plus mal ; et puis, il n’a presque plus de mémoire. Il ne vous reconnaîtra pas. Ah, mais pourtant, on dirait que si ! Regardez-le ! »

Le pépé se comportait, à l’évidence, d’une manière peu ordinaire. Il pointa l’énorme torse de Wingate de son doigt crochu, lui lança un regard furieux de ses yeux chassieux, remua la tête, baragouina des choses étranges et, visiblement en proie à une grande agitation, tira les bras sur lesquels il prenait appui.

« Eh bien, mon cher monsieur, enchanté de faire votre connaissance, lui lança Wingate d’un ton jovial en attrapant sa main tremblante et en la secouant vigoureusement. C’est très flatteur de penser que je n’ai pas beaucoup changé. Hein ? Quoi ? Eh bien, Mrs Venn, si j’étais vous, je le mettrais au lit le plus rapidement possible. J’ai l’impression qu’il va avoir une crise. »

La famille Venn emmena le patriarche en lui adressant des mots réconfortants et s’excusa auprès des convives, en leur expliquant que le vieil homme était assez gâteux et que, par conséquent, il n’était pas maître de ses actes. Puis, les jeunes époux s’échappèrent dans cette soirée paisible, non sans un certain soulagement et un certain plaisir.

CHAPITRE III LA FAUSSE PISTE

Tandis qu’ils discutaient de Lexie Desailly et de son destin, une question qui les intéressait maintenant l’un comme l’autre, Mr et Mrs Wingate se dirigèrent, presque sans en avoir conscience, vers le portail depuis lequel ils avaient observé, quelques heures auparavant, ce qu’ils supposaient être sa demeure. Si le manoir disparaissait, à présent, dans les ombres lointaines, une bonne partie de l’allée de gazon était, elle, totalement illuminée par la lumière de la lune, et ressemblait à un véritable tapis de verdure, parfait pour accueillir une farandole d’elfes. Nettie avait empoigné deux gros barreaux du portail dans ses petites mains, et, le regard mélancolique, essayait de voir au loin. Billy, qui se trouvait derrière elle, fouillait la nuit du regard avec non moins d’ardeur. Ils étaient tous les deux captivés par ce lieu ensorcelant. Le jeune gardien les entendit parler et partit en reconnaissance. Wingate l’aborda et lui demanda la permission de pénétrer dans l’enceinte du domaine. Ce dernier accéda immédiatement à la requête d’un vieil ami du châtelain, en l’invitant à prendre son temps et à sortir quand bon lui semblerait. Cet homme avait encore une à deux heures de travail devant lui et accéda à leur demande.

« Nous aurons donc amplement le temps de jeter un coup d’œil au manoir, s’exclama Nettie, folle de joie. »

Elle « mourait d’envie », c’était ses termes, d’assouvir ce désir.

« Probablement, si on ne lambine pas, car cette avenue est à peu près trois fois plus longue qu’elle n’en a l’air. »

Alors, ils commencèrent à remonter l’allée de gazon d’un pas vif, en marchant au milieu afin de se tenir aussi éloignés que possible de l’obscurité des bois ténébreux qui frangeaient celle-ci. Nettie cramponnait la main de son robuste mari et, après un petit moment, elle se mit à ne parler qu’à demi-voix, jetant des regards furtifs çà et là, et sursautant de temps à autre. Cette atmosphère mystérieuse la captivait ; certes, cette atmosphère était des plus agréables et exquisément anglaise mais, malgré tout, elle était un peu troublante. Les buissons, de chaque côté de l’allée, bruissaient à leur passage, des brindilles craquaient, des chouettes passaient près d’eux, tels des fantômes, sans qu’ils entendent battre leurs ailes, des silhouettes de cerfs couchés se redressaient pour apparaître indistinctement pendant un court instant, puis disparaître aussitôt. Ces cerfs étaient, dans l’esprit de cette jeune femme australienne, ce qu’il y avait de plus romantique en ce lieu ; néanmoins, expliqua-t-elle, à voir apparaître inopinément, dans le crépuscule, et sous forme d’une silhouette imposante, un cerf mâle et sa ramure, vous en aviez le sang qui se glaçait dans vos veines.

Le tableau de cette vieille demeure, s’offrant à leur vue depuis l’enceinte du jardin d’agrément qui entourait le manoir, rendait la scène plus irréelle et cette visite nocturne plus impressionnante encore. En effet, c’était l’archétype même du château hanté. Nettie expliqua qu’elle en avait vu les traits essentiels dans un article qui portait ce titre, en feuilletant un vieux numéro de la revue The Illustrated London News.2 Un manteau de lierre recouvrait les murs assiégés et pendait en gerbes irrégulières depuis des sculptures ornementales ; des tours et des cheminées, dévorant le ciel pellucide de leur imposante masse sombre, s’élevaient majestueusement au-dessus de la demeure cossue. La mousse et les mauvaises herbes avaient proliféré entre les dalles du carrelage de la terrasse ; la végétation, qui poussait dru dans les parterres jadis bien entretenus, envahissait la balustrade de pierre et recouvrait les courtes volées de petites marches qui menaient d’un palier à l’autre ; le portillon était désaxé car l’un de ses gonds était cassé ; les allées de graviers n’étaient presque plus dessinées ; des brindilles, ainsi que des branches d’arbres, gisaient dans la pelouse luxuriante, là où le vent les avait déposées. C’est sur ce spectacle de désolation que les larges fenêtres, aux arcades en pierre, et aux yeux béants et cadavériques, posaient leur regard vitreux.

« Que cet endroit a changé ! Mais que cet endroit a changé ! murmura Wingate, d’une voix à la fois respectueuse et intimidée. Je n’arrive pas à comprendre. Il aurait pu tout faire, pour son fils, sinon pour lui-même ou bien par décence au moins, pour que cet endroit d’une grande beauté ne tombe pas en ruines. Il ne mérite pas d’en être le propriétaire. Eh bien, ma chérie, je ne pense pas que nous allons essayer de nous installer ici. »
—« Oh, non ! » soupira Nettie, toute tremblante sous l’étreinte de ce bras qui l’avait enlacée.

Néanmoins, il scruta l’endroit d’un œil expert pour tenter de mesurer l’étendue des dégâts et d’évaluer le coût d’une remise en état. Ce faisant, il se détacha complètement de l’atmosphère qui régnait en ces lieux ; cependant, Nettie, qui poussa un cri soudain et qui s’accrocha à son bras, le fit tressaillir. L’instant suivant, elle s’était réfugiée derrière ce rempart que représentait le bras Billy, comme si elle avait été derrière une porte cadenassée.

« Oh ! s’exclama-t-il ; que se passe-t-il ?
— Regarde ! dit-elle, toute haletante. Oh, regarde ! »

Il se dépêcha de regarder çà et là, ne sachant pas précisément de ce dont il était question.

— « Hé ? Où ça ? Je ne vois rien. 
— Elle a disparu, répondit-elle de nouveau dans un murmure, la gorge sèche. Pourtant, je l’ai vue distinctement, derrière cette grande fenêtre, celle qui se trouve sur mur, là-haut. 
— Qu’as-tu vu, mon enfant ? Oh, tout ceci devient trop éprouvant pour toi !
— Billy, tu peux ne pas me croire, si tu le souhaites, mais j’ai bien vu une lumière, comme la lueur d’une bougie, derrière cette fenêtre, à l’extrémité de l’aile. Regarde ; peut-être va-t-elle réapparaître. »

Ils regardèrent fixement la fenêtre pendant plusieurs minutes, mais ne virent aucune lumière, à l’exception de celle, claire et éclatante, de la lune. Dans le silence qui régnait, ils entendaient bruire les buissons qui étaient près d’eux ; néanmoins, le bruit qui leur était le plus perceptible, était le battement effréné de leur cœur.

« Voici l’aile dans laquelle vivait Lexie, dit-il à demi-voix. Cette grande fenêtre, c’était autrefois celle de sa chambre à coucher : une vaste pièce, dont les trois-quarts étaient un salon ; une des plus belles (pièces ?) du manoir. Si tu as vraiment vu une bougie dans cette pièce, alors il y a obligatoirement quelqu’un dedans. On m’a pourtant bien dit que l’endroit était inaccessible. »

Tandis que Wingate parlait, ils remarquèrent en même temps une silhouette qui passait furtivement dans un des coins de la terrasse illuminé par la lumière de la lune, juste en dessous de la fenêtre. Cette silhouette était si sombre, et elle apparut puis disparut si promptement, qu’il leur fut difficile de déterminer s’il s’agissait bien d’une silhouette humaine et qu’ils furent dans l’incapacité de distinguer son sexe. Nettie parvint à étouffer le hurlement que son mari était sur le point de laisser échapper.

« Je trouve tout ceci très louche, s’exclama-t-il avec feu, tout en essayant d’apaiser les craintes de sa femme. A l’évidence, il se trame ici quelque chose dont les autorités ignorent tout. Des braconniers, des cambrioleurs, quelqu’un qui utilise cette maison à des fins illicites.
— Oh, Billy, partons d’ici, partons ! Ces gens pourraient nous voir, tu n’es pas armé et nous sommes trop éloignés pour qu’on puisse nous porter secours !
— Tu dis des bêtises, mon chou ! Ne sois pas si bête. Très bien, ma chérie, nous partons tout de suite, mais d’abord, laisse-moi juste le temps d’aller voir rapidement où cet individu est allé. Ce serait lâche de les laisser commettre je ne sais quel méfait sans bouger le petit doigt pour les en empêcher. Tu restes ici, à l’abri, je reviens dans deux minutes. »

Toutefois, Nettie, mobilisant grandement ce courage qui lui était inné, déclara que s’il devait accomplir une telle mission, elle aussi en ferait de même. Quoi qu’il pût se passer, rien ne la séparerait jamais de son mari. Ils mourraient ensemble, s’il le fallait.

Wingate aurait préféré partir en reconnaissance tout seul, il n’en aurait eu que plus vite terminé, et aurait pu rapidement régler les difficultés, quelles qu’elles aient été ; la présence de sa femme l’obligeait à faire preuve de vigilance, ce qui l’ennuyait fort. Néanmoins, ses désirs étaient pour lui des ordres ; ainsi l’aida-t-il à passer par-dessus le portail rouillé sur lequel ils s’étaient appuyés, puis à placer ses petits pieds sur un chemin, qui, avec ses deux volées de larges et hautes marches, menait à la terrasse située en dessous de l’aile dans laquelle Lexie avait autrefois eu ses quartiers, et à la fameuse fenêtre à laquelle Nettie avait vu de la lumière. Ils avançaient maintenant sans bruit ; il maintenait sa femme derrière lui d’une main ferme, gardait un œil sur la fenêtre et un autre sur les buissons, de part et d’autre, jusqu’à ce qu’ils aient atteint le coin éclairé par la lumière de la lune où la silhouette avait été vue. A ce moment-là, Billy s’arrêta et se précipita sur quelque chose ; cette chose enroulée sur elle-même, tels les serpents de sa terre natale, se trouvait dans l’ombre de la balustrade, sur le dallage envahi par les mauvaises herbes. Il l’ôta de la pénombre pour la mettre à la lumière, et diantre, découvrit une corde neuve et robuste de plusieurs brasses, lestée à son extrémité, à laquelle une ficelle longue et fine était attachée ; elle ressemblait au cordage utilisé pour attacher solidement les bateaux lors du remorquage ou de l’amarrage, mais elle était de poids et de qualité inférieurs.

« Des cambrioleurs, bien sûr, observa-t-il, enchanté de sa découverte. Certains ont dû pénétrer dans le manoir, les autres sont restés à l’extérieur ; chaque fenêtre du rez-de-chaussée est protégée par des barreaux, comme dans une prison, alors je suppose qu’ils se hissent à cette fenêtre qui est en hauteur grâce à cette corde. Mais comment diable le premier a-t-il réussi à entrer ? La balustrade est si éloignée du mur que le lierre ne saurait être d’une très grande aide. Ils ont forcément accroché la corde à quelque chose, toutefois je ne vois pas à quoi. En plus, les fenêtres sont fermées. Deux d’entre elles, dans leur partie inférieure, s’ouvrent comme des portes. Lexie adorait qu’elles soient ouvertes ; elle aimait tant le grand air ! Au fait, il y a la porte du petit escalier par lequel elle se serait enfuie ; est-elle fermée ? Je me le demande. ».

Elle était fermée à double tour. Et, lorsqu’il contourna la moitié du manoir au pas de course, et fit demi-tour aussi vite, avant que Nettie n’eût le temps de se sentir abandonnée, il s’aperçut que toutes les portes, ainsi que toutes les fenêtres, affichaient ce même regard impénétrable. Il n’y avait aucune trace de vie et aucun autre indice de la présence des supposés maraudeurs. En dépit de cela, en de telles circonstances, il valait mieux, par simple prudence, battre en retraite.

« Si j’étais seul, dit Billy, j’éluciderais ce mystère, mais je ne peux pas t’abandonner à la merci d’un cambrioleur aux abois. La meilleure chose à faire, c’est de te mettre en sécurité à l’auberge, et de revenir avec les hommes que j’aurai réussi à rassembler, pour ensuite entièrement fouiller cet endroit. Nous allons au moins pouvoir emmener la corde de ces vauriens, en espérant qu’ils n’en aient pas d’autre. »

Il enroula rapidement la corde sur elle-même et la jeta sur son épaule. Il passa l’autre bras autour de sa femme et la fit avancer, sous son impulsion, en direction de l’auberge. Et ils filèrent sur le dallage fissuré envahi par les mauvaises herbes, dévalèrent les marches recouvertes de mousse, traversèrent à toutes jambes cette véritable jungle, comme s’ils avaient eux-mêmes surpris des cambrioleurs ; mais nul ne savoura, même l’espace d’un instant, le caractère romanesque de la situation. Bien que le clair de lune fût éclatant, le chemin qu’ils empruntèrent pour aller en direction du portail rouillé, et qui leur fit traverser de froids buissons humides et luxuriants, revêtait un aspect bien plus effroyable qu’à l’allée ; et lorsqu’à un endroit où les branches formaient une voûte, au dessus de leur tête, ils entendirent un bruissement et un mouvement, comme s’ils étaient traqués par quelque animal, Nettie se sentit défaillir et elle cria à pleins poumons. Sur ces entrefaites, Billy lâcha la corde qu’il portait pour serrer sa femme dans ses bras, puis après s’être bien campé sur ses jambes, lança des regards noirs de tous côtés.

« Qui va là ? cria-t-il brusquement. » Pas de réponse. Pas un bruit.

« Qui est là ? répéta-t-il, en haussant davantage le ton. »

Les oreilles leur tintaient et ils étaient tout ouïe ; le silence régnait.

« Peut-être est-ce un lapin, un oiseau ou bien un des cerfs qui est sorti des bois, murmura-t-il d’un ton apaisant. Eh bien, mon enfant, que t’arrive-t-il ? »

Cependant, sa propre voix manquait quelque peu d’assurance. N’attendant que de faire face au danger, quel qu’il ait été, et de le combattre dès qu’il se serait matérialisé devant ses yeux, il était troublé par cette affaire fantomatique.

1Cet évènement, comme l’explique Jean-Pierre Navailles dans son livre Londres victorien, un monde cloisonné, était « un grand rendez-vous d’affaires et de plaisir. La saison, marquée par des évènements culturels (expositions de peintures à l’Académie royale, et premières à l’opéra de Covent Garden) et des festivités (anniversaire de la reine Victoria, le 24 mai, matchs de cricket, course d’Epsom, d’Ascot, régates sur la Tamise…) doit avant tout ses très riches heures aux réceptions mondaines. De mai à août, ce n’est qu’une succession de fêtes, raouts, bals et dîners d’apparat pour les happy few […] » Dans une société où l’apparence est reine, les journaux mondains, « society papers » (3), ont trouvé là matière à publier pour satisfaire leur lectorat. » Jean-Pierre Navailles, Londres Victorien, un monde cloisonné, Éditions Champ Vallon, 1996.

2 The Illustrated London News est une revue de grand format sur papier glacé créée en 1842. Elle est comparable à la revue française L'illustration

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