Der Ruf de Josef von Baky (1948/49) – De la difficulté de rentrer d’exil

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mercredi 1er février 2012, par Dumas, Christophe

Ce n'est pas tant pour ses qualités filmiques que pour le témoignage de première main sur l'exil de l'élite artistique et intellectuelle chassée d'Allemagne par les nazis qu'il constitue, que nous avons choisi de nous intéresser, dans le cadre de cette communication, au film Der Ruf de Josef von Baky dont l'acteur Fritz Kortner fut la cheville ouvrière.

Fritz Kortner, un des acteurs les plus en vue du théâtre allemand d'avant-guerre, avait quitté l'Allemagne au moment même où Hitler accédait à la Chancellerie. Profitant d'une tournée à l'étranger, il s'installa dans un premier temps en Autriche, avant de partir pour l'Angleterre en 1934, puis pour les États-Unis en 1937[1]. Aux yeux des nazis, il est l'incarnation archétypale du « bolcheviste culturel[2] » (« Kulturbolschewist ») que la presse officielle et officieuse stigmatisait alors à longueur de colonnes. Kortner constitue, à plus d'un titre, une figure emblématique de l'exilé : homme de culture, homme de gauche engagé et d'origine juive, la presse d'extrême droite ne manquant pas une occasion d'accoler son nom de baptême à son nom d'artiste. Après quinze ans passés hors d'Allemagne, Fritz Kortner était rentré des États-Unis en décembre 1947 pour participer avant tout à la renaissance du théâtre allemand. Mais devant la difficulté à obtenir un engagement en raison de sa nationalité américaine, il se lança donc dans le projet d'un film qui devait contribuer à la réconciliation entre Allemands.

Pommer, l'homme tout-puissant du cinéma des années vingt, qui était alors le fonctionnaire américain à la tête du Département des films mit sur pied, grâce à un financement américain, la production d'un film qui devait s'opposer au néofascisme qui, à l'époque déjà, fleurissait ici ou là, et à l'antisémitisme qui n'était encore en partie pas éradiqué. Je fournis l'idée et écrivis le scénario : la 'Société de films von Baky et König' m'engagea pour le rôle et choisit Hanna[3], qui venait de rentrer, pour être ma partenaire[4]

Le film fut tourné dans un contexte difficile, à la fois sur le plan matériel et sur le plan humain : Outre le blocus de Berlin imposé par les Soviétiques aux Alliés occidentaux quelques jours avant le début du tournage, prévu le 1er juillet 1948 et qui obligea l'équipe à se replier à Munich, Der Ruf aborde de front une thématique qui est loin de soulever dans l'Allemagne d'alors l'enthousiasme du public. Le film met en scène un de ces émigrés rentrant d'exil (pour lesquels la langue allemande utilise le terme de Remigrant), c'est-à-dire pour reprendre une définition exacte du mot pas tant un de ceux « qui ont attendu 'le visage tourné vers l'Allemagne' la première occasion de rentrer au pays » qu'un de ceux « qui, dans le pays où ils avaient trouvé refuge, s'étaient déjà acculturés et pour lesquels un retour était donc un choix parmi plusieurs autres alternatives[5]. »

Der Ruf débute à Los Angeles où le Professeur Mauthner vit en exil depuis quinze ans. Cette date est d'ailleurs l'occasion d'organiser une fête qui rassemble à la fois des compagnons d'infortune et quelques étudiants américains de Mauthner, qui a trouvé un poste aux États-Unis dont il est devenu citoyen. Cette soirée lui permet de faire part à ses connaissances du courrier qu'il vient de recevoir : l'Université allemande de Göttingen lui propose une chaire de philosophie qu'il envisage d'accepter. La soirée se poursuit par une discussion animée entre partisans et adversaires d'un retour en Allemagne. Le film continue par le récit du retour de Mauthner, accompagné de sa gouvernante allemande, de deux assistants ainsi que de l'assistante à laquelle il voue une admiration qui dépasse le seul cadre intellectuel : en bateau d'abord jusqu'à Cherbourg, puis en train via Paris, où Mauthner décide de renoncer à séjourner afin de rentrer plus rapidement en Allemagne.

La suite s'articule en deux parties :

une première se déroule à Berlin où Mauthner fait deux rencontres essentielles : celle de Fechner, un collègue qui briguait le poste que Mauthner vient d'obtenir et celle de Lina, son ex-femme qui lui apprend que leur fils, âgé aujourd'hui de 22 ans, a survécu à la guerre, mais qu'il est encore prisonnier. Le spectateur découvre bientôt qu'il a en été libéré et appartient au cercle d'étudiants qui entourent Fechner.

Une seconde retrace la prise de fonction de Mauthner à Göttingen et s'étend de l'accueil qui lui est réservé à la gare par les autorités de l'université à la soirée organisée en son honneur et au cours de laquelle se font jour les rancœurs antisémites d'une partie du monde universitaire (qui vont du reste provoquer sa mort) en passant par la leçon inaugurale qu'il prononce dans le vénérable amphi de l'université.

Nous avons donc affaire dans Der Ruf à la catégorie d'exilés qui était regardée avec le plus de mépris par les Allemands à leur retour, mais aussi à celle qui fut probablement le plus touchée par le déchirement identitaire qu'implique la perte de sa nationalité et la nécessité d'en trouver une de substitution. Nous commencerons par présenter la façon dont est montré l'exil aux États-Unis avant d'étudier les deux Allemagnes qui s'affrontent après le retour des émigrés. Nous nous demanderons enfin dans quelle mesure leur retour, plutôt qu'à une fin de l'exil, ne correspond pas à un exil après l'exil.

La situation de l'exilé

Le film débute par la soirée organisée au domicile de Mauthner pour fêter le quinzième anniversaire de son arrivée aux États-Unis. Les vingt premières minutes du film sont donc constituées de séquences à travers lesquelles apparaissent directement les conditions de vie de la communauté d'exilés installés à Los Angeles. L'exil, tel que le vivent ces intellectuels, est présenté sous un jour plutôt positif : loin du contexte allemand de l'immédiat après-guerre, ce sont des individus bien intégrés dans la société et menant une vie sociale sans histoire qui sont mis en scène. Le caractère agréable de cette existence est souligné, tout d'abord, par le jeu sur la lumière, le film débutant par des scènes de rues et l'arrivée au domicile de Mauthner sous un soleil éclatant. On voit du reste, au petit matin, Mauthner ouvrir les stores saluant « une journée magnifique » tandis qu'un de ses assistants s'exclame : « Qu'est-ce que je suis content d'être ici ! » D'autre part, par le caractère léger, voire frivole des occupations auxquelles vaquent les personnages (qui assistent à un concert de musique classique ou devisent de la position « olympienne » de Goethe face aux femmes). Dans les deux cas, le contraste avec la deuxième partie du film située en Allemagne est aussi saisissant que symbolique : les scènes y sont alors quasi exclusivement tournées en intérieur et les quelques rares plans extérieurs se déroulent la plupart du temps la nuit.

Pourtant, il ne faudrait pas en tirer de conclusions trop hâtives qui conduiraient à se méprendre sur la réalité de l'exil entre 1933 et 1945. Kortner, qui était arrivé aux États-Unis en septembre 1937, rappelle l'ambiance qui régnait lors des rencontres entre exilés allemands, notamment au moment de l'entrée en guerre en 1941 : « On discutait naturellement de la guerre, l'avancée époustouflante d'Hitler planait, paralysante, sur nombre de nos soirées[6]. » Il faut garder à l'esprit le contexte de ces séquences : elles se situent après la reddition allemande et présentent donc un instantané de la situation des exilés. On ne saurait y voir un reflet fidèle de l'état d'esprit qui avait été le leur, fait de hauts et de bas, mais bien plus la volonté de faire ressortir a contrario les conditions que va trouver Mauthner à son arrivée en Allemagne.

Le film met surtout en évidence ce qui réunit en un même sentiment tous ces Allemands chassés de chez eux et transcende toute divergence d'appréciation, afin de cerner au plus près ce qui fait la spécificité de l'exil. L'éloignement et les années écoulées ne sont pas parvenus à faire se refermer la blessure qu'a représentée leur départ aussi brutal que forcé.

[…] l'Allemagne ne quittait pas notre esprit. J'y demeurais toujours attaché. J'étais partagé comme l'Allemagne aujourd'hui. Nous avions peur pour l'Allemagne et nous savions que le monde devait être libéré d'Hitler pour que nous et nos enfants pussions vivre[7]

Ces mots de Kortner renvoient directement au mal du pays qui s'empare de Mauthner lorsqu'il raconte qu'il se souvient encore précisément de son ancienne adresse à Francfort, de même qu'ils font écho à la polysémie du titre : der Ruf est à la fois l'appel que lui a adressé l'université, mais c'est aussi bien sûr l'appel de la terre natale. La plupart du temps déchus de leur nationalité allemande, les exilés, pour certains, demandé, et obtenu, la nationalité de leur pays d'accueil. Fritz Kortner, né à Vienne en 1892, citoyen de l'Empire austro-hongrois, n'avait pas perdu la sienne, à la différence du personnage de Mauthner qui s'enquiert auprès d'un collègue des démarches à entreprendre pour obtenir le passeport qu'il ne possède plus. Cette séquence fait de ce simple document officiel le révélateur de la crise identitaire des exilés : Si son collègue a demandé un passeport, ce n'est pas pour voyager, c'est simplement parce qu'il en a été longtemps privé. Le passeport représente pour lui « quelque chose que l'on peut confisquer à son titulaire, quelque chose qu'on lui refuse simplement », mais aussi, lorsqu'on est devenu citoyen américain, un document qui permet de voyager dans le monde entier... à l'exception des puissances de l'Axe et interdit donc de rentrer chez soi.

Le « chez soi » ou la Heimat – pour reprendre le terme allemand, intraduisible parce qu'indéfinissable – apparaît donc comme une réalité qui se dérobe tant au niveau spatio-temporel que sur le plan matériel. On peut vérifier à plusieurs reprises la difficulté de lui donner un même et unique sens par la multiplicité des acceptions qu'il prend chez les personnages. Que l'on identifie - ainsi que le fait la gouvernante de Mauthner – le bon vieux temps à l'Allemagne stable de Guillaume II (l'un des invités lui faisant au demeurant remarquer que du temps du roi David la situation était encore plus confortable, allusion à peine voilée à la judéité de la majorité des exilés) ou que l'on prétende avoir trouvé dans les États-Unis une terre d'adoption (Wahlheimat) apte à remplacer l'Allemagne – à l'instar d'un collègue de Mauthner qui estime que « pour Los Angeles un aller simple suffit » – le refus de s'identifier à l'Allemagne contemporaine est manifeste. C'est pour Mauthner, du fait de sa plus grande tolérance que la difficulté à se situer est la plus aiguë. Il justifie la nécessité de rentrer en Allemagne, qui apparaît aux yeux de beaucoup de ses proches comme incompréhensible, en expliquant qu'entre l'Allemagne et lui, c'est « une histoire d'amour ».

Kortner et Von Baky ont choisi de souligner le déracinement et le déchirement de ces exilés en réservant un traitement particulier à la langue qui en fait une manifestation de cette crise identitaire. Mauthner, professeur de philosophie, fait partie de cette catégorie d'exilés pour qui il est extrêmement difficile, voire quasiment impossible, d'atteindre dans la langue étrangère un niveau d'aisance qui permette d'exercer son art avec la même finesse et les mêmes nuances que dans sa langue maternelle. Une expérience que Kortner avait lui-même faite, puisqu'il avait dû apprendre l'anglais lors de son séjour en Angleterre. En choisissant de réaliser un film bilingue, Kortner ne visait pas seulement le public américain ; il souhaitait d'une façon plus large montrer à quel point la langue constitue le point d'arrimage le plus fort au pays natal, voire l'essence même de ce que représente pour Mauthner la notion de Heimat. (Notons au passage que ce lien relevait probablement davantage du vécu de Kortner que de celui de son personnage). Lors de la halte que Mauthner fait à Paris sur le chemin du retour – qu'il écourte parce que le besoin de retrouver l'Allemagne est devenu trop impérieux - il avoue à son assistante : « Je suis trop près de l'Allemagne pour ne pas parler allemand. »

La langue est aussi utilisée à de multiples reprises comme élément scénaristique. (Il arrive aussi qu'elle le soit, à l'occasion, comme élément de comique). Lorsque Mauthner retrouve son ex-femme, ils s'adressent la parole en anglais. Tous deux trouvent l'usage d'une langue seconde étrange, mais néanmoins tout à fait adaptée à la situation de deux êtres qui se sont éloignés l'un de l'autre. La langue étrangère peut ainsi marquer de façon emblématique une appréhension plus distanciée de la réalité parce que les mots ne véhiculent pas la même charge émotionnelle, même s'ils recouvrent la même réalité. Je prendrai deux autres exemples : tout d'abord celui de la gouvernante qui reconnaît qu'elle a réussi à être « happy », mais pas « glücklich » aux États-Unis. Ensuite, celui de Mauthner pour qui prononcer le mot « Deutschland » est bien plus difficile que de prononcer « Germany ». Alors même qu'il se trouve sur le bateau qui le ramène en Europe, il ne parvient à répondre que de façon contournée à un passager qui lui demande où il se rend avant de parvenir, pour la première fois à prononcer le nom d'Allemagne :

- Où est-ce que vous allez ? En France ? En Suisse ? 
- Non, plus loin. Sur les traces de Heine. En Allemagne[8].

La réaction de son interlocuteur ("Nach Deutschland wollen Sie gehen ?" en même temps qu'il fait volte-face) marque l'incompréhension à laquelle semblait s'attendre Mauthner. On notera au passage la référence à Heine, l'un des plus célèbres exilés de l'histoire de l'Allemagne, qui souligne l'ambivalence des sentiments de l'exilé, entre amour de sa patrie et rejet d'un système politique. Ce sont aussi des vers de Heine, extrait de Deutschland – Ein Wintermärchen, que cite Mauthner lors du passage de la frontière :

Et comme j'arrivai à la frontière 
 Je sentis puissamment cogner 
 A l'intérieur de ma poitrine, je crois même 
 Que mes yeux commencèrent à se mouiller[9].

Les deux Allemagnes

Une fois le retour effectué, la majeure partie du film aborde la situation qui s'offre à Mauthner dans l'Allemagne retrouvée. Le tableau est brossé de la perspective d'un regard étranger qui jette sur le pays et ses habitants un œil extérieur dépourvu de toute complaisance. Quel que soit le cadre dans lequel ont lieu ses rencontres, il apparaît dans un premier temps comme un privilégié qui n'a pas eu à souffrir des conséquences de la guerre et pense pouvoir mener dans le Berlin de l'après-guerre une existence normale, à l'image de Fritz Kortner qui note dans son livre de souvenirs :

Un malaise tenace pesait sur moi au cours de ces premières semaines à Berlin. En tant qu'Américain, je mangeais mieux, j'avais suffisamment de tabac ainsi que d'autres avantages. Je faisais cadeau de la plus grande partie pour adoucir mon subconscient[10]

Ses différents interlocuteurs ne manquent d'ailleurs jamais de lui faire sentir, de façon plus ou moins marquée, qu'il n'est pas le bienvenu. Citons, à titre d'exemple, le dialogue entre Mauthner et un employé du service de recherche aux personnes qui lui conseille de se renseigner auprès de ses connaissances. Mauthner qui indique qu'il « va rapidement téléphoner » hérite alors en guise de réponse d'un « oui, c'est ça, vite », dont l'ironie souligne la façon dont le Remigrant est déconnecté de la réalité, passer un coup de fil dans le Berlin d'alors relevant en effet de la gageure. Évoquons encore cette scène au restaurant, où, alors qu'il s'apprête à passer commande, la serveuse lui signale qu'il est trop tard car l'établissement va fermer ou enfin, le plan qui résume le mieux le regard extérieur que porte Mauthner sur cette société où il a du mal à trouver sa place. Perdu au milieu d'une foule aux prises avec la bureaucratie, il regarde sur le mur la trace laissée par un tableau longtemps en place et enlevé depuis peu et ne peut s'empêcher de voir le portrait du Führer encore en place, comme le suggère la superposition des deux plans.

La position de Mauthner qui rentre en Allemagne est pourtant loin d'être celle d'un vainqueur revanchard venu en conquérant. Il ne vient au contraire que pour reprendre la place qui était la sienne et qu'il avait dû abandonner sous la contrainte du régime. Face à Lina, son ex-femme, il insiste sur le fait qu'« après une guerre, on devrait enterrer les inimitiés » et que plutôt que de se jeter sans fin des reproches au visage, il vaut mieux chercher à aller de l'avant. Son retour permet donc de le placer directement face à l'autre Allemagne qui prend les traits de trois personnages :

 ceux de Lina, son ex-femme, qui représente avant tout le lien avec le passé intime de Mauthner

 ceux de Fechner, qui incarne le lien avec le passé, mais aussi le devenir professionnel de Mauthner.

 ceux de Walter enfin, son fils que Mauthner ne connaît pas puisqu'il était encore bébé lorsque il a pris le chemin de l'exil et qui symbolise la relève des générations futures qui seront bientôt amenées à diriger l'Allemagne.

La confrontation entre Mauthner et chacun de ces trois personnages permet de dresser le tableau du Remigrant tel qu'il apparaissait dans l'espace public allemand de ces années-là. La première rencontre entre Lina et Mauthner est l'occasion de thématiser les griefs réciproques que chacun nourrit vis-à-vis de l'autre, mais qui dépassent les seuls individus : c'est, d'une part, le reproche de trahison adressé aux exilés, qui, par leur départ et leurs activités à l'étranger, auraient fait le jeu de l'ennemi et, d'autre part, le reproche adressé à ceux qui en restant au pays ont cautionné le régime. En témoigne cet échange :

- Ce n'est donc pas à moi en tant que personne que tu reproches les bombardements, mais en tant qu'Américain.

- Ce n'est pas ce que tu es ?

- Encore un peuple auquel tu es hostile !

- Ça y est, c'est reparti ?

- Tu fus ma première rencontre avec ce préjugé et cette haine[11].

Comme on le voit, la défiance est telle entre ces deux incarnations de l'Allemagne qu'elles semblent irréconciliables malgré la volonté affichée de Mauthner. L'allusion à l'antisémitisme de la société allemande, à travers le reproche adressé à Lina, est encore plus nette si l'on s'intéresse à la rivalité qui oppose les deux universitaires. Fechner, une des premières rencontres que Mauthner fait à son arrivée, apparaît d'emblée comme un personnage préoccupé avant tout par sa propre personne et convaincu que le poste pour lequel Mauthner est rentré lui revient de droit. On voit, à travers ce personnage, la rancœur et la jalousie vis-à-vis de celui qu'il considère comme un usurpateur prendre corps, tout comme on assiste au craquèlement progressif de l'apparente bonne conduite qui aurait été la sienne pendant le régime nazi.

Il se présente en effet comme membre de « l'émigration intérieure[12] » et opposant à Hitler, évoquant son attitude « lors de la grande réception donnée par le Führer à la Chancellerie du Reich ». Il s'était « placé de façon ostensible le plus loin possible de lui et ne lui [a] pas serré la main alors qu'[il] aurait pu ». Le masque tombe définitivement quand il apprend que la chaire à laquelle il aspirait a été promise à son rival. Lui qui, dans une scène précédente, prétendait « attendre depuis trois ans de pouvoir déguster les fruits de la démocratie », se demande désormais « comment [il se] comporterai[t] si cela devait se produire à nouveau ». Il ne lui reste plus désormais, selon ses propres termes, qu'à « attendre le nouvel exode » qui lui offrira sa revanche. Il ne voit désormais plus en Mauthner que le juif Mauthner et recourt, dans sa haine, aux clichés les plus éculés (« Pourquoi les Américains ne proposent-ils pas à Mauthner de s'installer comme commerçant ? Ses ancêtres étaient bien ... »)

Fechner représente en réalité aux yeux de Mauthner la caste des universitaires à travers laquelle se perpétuent les idées antisémites et antidémocratiques véhiculées, jusqu'à sa chute, par le régime nazi. En rentrant d'exil, l'Américain Mauthner renvoie à l'Allemand Fechner l'image d'un individu « propre » qui n'a pas collaboré avec le national-socialisme. On lui reproche donc sa fuite, ce qui permet de couper court à toute discussion sur une culpabilité éventuelle et sur la nécessité d'assumer le passé récent de l'Allemagne, sujet tabou à l'époque, et qui l'est demeuré ensuite de longues années.

Un exil après l'exil ?

La question de l'attitude à adopter vis-à-vis de l'Allemagne se pose dès le début du film. Elle est même le marqueur de la ligne de fracture qui traversait la communauté exilée et divisait, d'une part, les tenants d'une position impitoyable, qui émettaient un jugement global sur les Allemands, tous impliqués selon eux à des degrés divers dans la collaboration avec le régime, dans la mesure où ils n'avaient pas quitté le pays, et d'autre part, ceux qui se refusaient à une telle généralisation et adoptaient un point de vue plus conciliant. On retrouva ce débat, qui se poursuivit sur toute la durée de l'exil, lorsque put enfin être envisagée l'hypothèse du retour en Allemagne et que se posa alors la question de savoir s'il fallait partir ou rester. A son collègue Fränkl, pour qui rentrer dans ce pays peuplé « de mangeurs d'hommes, de cannibales » est tout simplement impossible, Mauthner rétorque : « Il n'y a pas un peuple de criminels, ni un peuple de héros. Qui sait comment je me serais comporté si j'avais pu rester de l'autre côté ?[13] » Cette volonté manifeste de réconciliation de Mauthner (qui était également celle de Kortner) renvoie au refus de la thèse de la « culpabilité collective » à laquelle Kortner consacre quelques lignes dans ses mémoires :

J'étais et je reste persuadé qu'il n'existe pas de culpabilité collective allemande, mais une culpabilité collective des cercles dirigeants en Allemagne, en Angleterre, en France et en Amérique du fait de la tolérance à l'égard de l'ascension hitlérienne, de sa prise de pouvoir et de ses conquêtes. Cette complicité a pris fin en Amérique grâce à Roosevelt et en Angleterre grâce à Churchill[14]

En Allemagne, les exilés qui rentraient se trouvèrent dans les premières années de l'après-guerre bien malgré eux au cœur d'une polémique déclenchée en août 1946 par une lettre ouverte dans laquelle l'écrivain Frank Thieß reprochait aux exilés « d'avoir assisté depuis les loges et les parterres de l'étranger à la tragédie de l'Allemagne ». On en retrouve les principaux points dans les déclarations polémiques de Maria Sevenich en juin 1946 :

Bien des choses que [les Alliés] font de travers sont la faute de l'émigration. […] L'émigration juive en particulier a imposé à l'étranger des points de vue erronés. Les plus grandes difficultés viennent maintenant de ces émigrants qui se promènent en uniforme allié[15]

Certes, pas plus Mauthner que Kortner ne portaient l'uniforme américain, mais le rappel des sentiments portés aux exilés montre que leur retour en Allemagne était bien loin de signifier pour eux la fin des problèmes. Der Ruf montre nettement l'échec de cette tentative : Mauthner, qui meurt peu de temps après sa leçon inaugurale, ne trouve pas sa place dans la société allemande d'après-guerre, car l'Allemagne ne peut offrir à l'ancien exilé la place qu'il pensait être la sienne. La « love affair » avec son pays qu'il évoque ne peut trouver d'issue positive. On peut penser que l'optimisme du philosophe et sa confiance dans le genre humain, dont témoignent son cours sur Platon et son insistance à démontrer que « la vertu est une valeur qui s'apprend », étaient sinon exagérés, du moins un peu prématurés. En cela, on peut se demander si à l'exil véritable, ne succède pas un exil après l'exil, tant la situation à laquelle est confronté Mauthner après son retour fait de lui un homme qui ne parvient pas à véritablement se réinsérer et demeure soutenu seulement par une poignée de fidèles, qui plus est, en grand nombre, américains.

Je prendrai comme exemples de cet isolement tout d'abord la conversation avec son ex-femme, qui se déroule dans la salle silencieuse et quasiment déserte d'un bar alors que dans la pièce d'à côté, Fechner répand son fiel sur ce qu'est en train de devenir l'Allemagne. La deuxième illustration est constituée par la réaction de rejet à sa leçon inaugurale sur Platon : à la fin de son exposé, la majeure partie du public quitte l'amphithéâtre sans dire mot pour manifester sa désapprobation. Le départ de Mauthner n'est salué que par de maigres applaudissements. Enfin, la soirée organisée à l'occasion de sa prise de fonctions –qui dégénère en affrontement entre partisans et adversaires– présente elle aussi un exilé perdu au milieu d'étudiants et de collègues hostiles.

Il est un autre élément qui peut, à mon avis, être interprété également dans le sens de ce deuxième exil contraint. C'est le traitement de la langue dans la scène centrale de la leçon inaugurale de Mauthner à l'Université de Göttingen. Bien qu'il se trouve devant un parterre d'étudiants et d'universitaires allemands, le discours est tenu, à l'exception des premières phrases, en anglais. Le passage d'une langue à l'autre se fait par un changement de plan qui fait basculer de l'amphithéâtre à une pièce contiguë dans laquelle un des assistants américains de Mauthner écoute le discours que Mauthner a enregistré en anglais quelques heures plus tôt. Rien ne justifie effectivement ici le choix de l'anglais, hormis la volonté de souligner la distance qui s'est installé au cours de l'exil entre l'intellectuel perçu comme un donneur de leçons et un public qui, il y a peu de temps encore, subissait les assauts répétés de la propagande nazie.

Il faut attendre la dernière séquence du film au cours de laquelle Walter, le fils de Mauthner, vient s'excuser auprès de lui, pour pouvoir dépasser cette vision unilatéralement pessimiste. En effet, l'évolution positive de son fils –à l'image de l'évolution de son ex-femme qui est revenue sur sa position– souligne le rôle indispensable que joue le retour de l'exilé, qui semble avoir eu raison de croire en une autre Allemagne. En imposant sa présence aux yeux de la société allemande, il force celle-ci à dépasser les préjugés qui sont les siens et du même coup à repenser son attitude vis-à-vis des exilés. Son fils passe ainsi du rejet total formulé en ces termes : « Retournez en Amérique. Nous ne vous avons pas appelé. » à une attitude qui montre que les espoirs d'amendement que place Mauthner en l'espèce humaine ne sont pas infondés : En s'excusant, Walter conjure son père de rester.

C'est donc finalement par le rôle de catalyseur que joue Mauthner en rentrant au pays que les idées qu'il défend retrouveront la place qui leur revient dans l'Université et la société allemandes. Cela passe par le nécessaire « sacrifice » du personnage, qui est un moyen de tempérer l'optimisme dont il faisait preuve avant de rentrer, à l'image de Kortner lui-même qui se trouvait « sous l'emprise d'un enthousiasme presque excessif vis-à-vis de ce qu'on appelait l'autre, la bonne Allemagne[16] ».

Il nous semble, en conclusion, que l'issue du film relativise quelque peu les espoirs de réconciliation que nourrissait Mauthner avant de rentrer et montre que bien des progrès doivent encore être accomplis. L'exil apparaît fondamentalement comme une perte de repères traumatisante, une cassure irrémédiable qui fait que rien ne peut plus être comme avant.

Pourtant, la succession d'images qui défilent en surimpression, dans un mélange d'onirisme et de remémoration alors que Mauthner gît sur son lit de mort, laisse entendre qu'il n'y a pas une unique réponse. Tandis que les compagnons de Mauthner se détournent, sans doute pour toujours, de cette Allemagne décidément inamendable, on voit Mauthner revenir aux États-Unis, mais sans quitter son manteau et en précisant qu'il ne peut pas rester, car ce lieu n'est pas, pour lui, celui où il pourra trouver la paix ainsi qu'il le souligne par ces mots : « Je veux retourner chez moi. »



[1] Pour les détails concernant la biographie de Fritz Kortner, on se reportera à son autobiographie Aller Tage Abend, parue en 1959, ainsi qu'à l'ouvrage de Peter Schütze Fritz Kortner dans la série Rowohlts Monographien, Rowohlt, Reinbek bei Hamburg, 1994.

[2] Comme le rappelle Gilbert Merlio, le « bolchevisme culturel » est un « terme vague qui désigne l'ensemble des formes d'art et de culture considérées par les tenants du nationalisme antidémocratique comme 'étrangères' (artfremd) et nuisibles à la culture nationale. Le national-socialisme mettra un soin particulier à se poser comme héritier de la grande culture allemande du passé (amputée néanmoins de toute la part qui revient aux créateurs et intellectuels juifs !) alors qu'il n'en est que la perversion ultime. Hitler sera bientôt perçu non seulement comme celui qui aura effacé les effets du Traité de Versailles, mais aussi comme l'homme d'État ayant achevé l'œuvre bismarckienne en faisant coïncider nation politique et nation ethnoculturelle. Seuls les exilés continueront à se réclamer de 'l'autre Allemagne', celle de la Kulturnation libérale et cosmopolite qu'ils opposaient au mythe du Reich. » 
MERLIO Gilbert, « Kulturnation et lieux de mémoire littéraires  », in : DEMESMAY Claire et STARK Hans, Qui sont les Allemands ?, Presses Universitaires du Septentrion, Villeneuve d'Ascq, 2006, p.99.

[3] Johanna Hofer était l'épouse de Fritz Kortner.

[4] « Pommer, der allmächtige Filmmann der zwanziger Jahre, nun beamteter amerikanischer Leiter der Abteilung für Film, brachte die Produktion eines Filmes, mit amerikanischer Finanzhilfe, zustande, der sich gegen den schon damals da und dort auflebenden Neofaschismus und den zum Teil noch unbeseitigten Antisemitismus wenden sollte. Ich lieferte die Idee und schrieb das Drehbuch ; die 'von-Baky-und-König-Filmgesellschaft' engagierte mich für die Rolle und Hanna, die inzwischen eingetroffen war, als meine Partnerin. » 
Fritz Kortner, Aller Tage Abend, 4ème édition, dtv, 1972, p.359.

[5] On se reportera à la préface du volume de la revue Exilforschung consacré à l'exil et la « rémigration ».  
CROHN, Claus-Dieter (Dir.) Exil und Remigration, Revue Exilforschung N°9, edition text+kritik, Munich, 1991.

[6] Fritz Kortner, Aller Tage Abend, p.320.

[7] « uns ging Deutschland nicht aus dem Kopf. Ich hing und hing daran. Ich war gespalten wie heute Deutschland. Wir bangten um Deutschland und wussten, die Welt musste von Hitler befreit werden, wenn wir und unsere Kinder leben sollten. » Fritz Kortner, Aller Tage Abend, p.325.

[8] « Wohin wollen Sie fahren ? Nach Frankreich ? Nach der Schweiz ? / Nein, weiter. Auf den Spuren Heines. Nach Deutschland. »

[9] « Und als ich an die Grenze kam 
 Da fühlt'ich ein stäkeres Klopfen  
 In meiner Brust. Ich glaube sogar 
 Die Augen begunnen zu tropfen. »
 HEINE Heinrich, Deutschland. Ein Wintermärchen, Cap.I, 5ff.

[10] « Ein zähes Unbehagen lastete auf mir in jenen ersten Wochen in Berlin. Als Amerikaner aß ich besser, hatte reichlich Tabak und andere Vergünstigungen. Ich verschenkte das meiste zur Besänftigung meines Unterbewusstseins. » Fritz Kortner, Aller Tage Abend, p.358.

[11] « Du wirfst mir die Bombardierungen also nicht persönlich vor, sondern als Amerikaner ? / Bist du das denn nicht ? / Wieder ein Volk, dem du feindselig gegenüberstehst. / Geht das wieder los ? / Du warst meine erste Begegnung mit diesem Vorurteil und diesem Hass. »

[12] « Nous de l'émigration intérieure » dit-il en parlant de lui ( « Wir von der inneren Emigration. » )

[13] « Es gibt weder ein Volk von Verbrechern, noch ein Volk von Helden. Was weiß ich, wie ich mich verhalten hätte, wenn ich hätte drüben bleiben können ? »

[14] « Ich war und bin überzeugt davon, dass es keine deutsche Kollektivschuld gibt, jedoch eine Kollektivschuld der machthabenden Kreise in Deutschland, England, Frankreich und Amerika durch die fast komplicenhafte Duldung des hitlerischen Aufstiegs, seiner Machtergreifung und seiner Raubzüge. Diesem Komplicentum wurde in Amerika durch Roosevelt und in England durch Churchill ein Ende bereitet. » Fritz Kortner, Aller Tage Abend, p.344.

[15] « Vieles, was (die Alliierten) falsch machen, ist die Schuld der Emigration. […] Besonders die jüdische Emigration hat […] dem Ausland falsche Ansichten aufgezwungen. Die größten Schwierigkeiten kommen jetzt von denen, die als Emigranten in alliierten Uniformen herumlaufen. » Déclaration de Maria Sevenich, membre de l'Union chrétienne-démocrate et députée régionale de Basse-Saxe, citée par Sven Papcke, « Exil und Remigration als öffentliches Ärgernis », in : Claus-Dieter Krohn (Dir.) Exil und Remigration. Exilforschung Volume 9, Munich, 1991, p.9-24.

[16] Fritz Kortner, Aller Tage Abend, p.320.

Dernière mise à jour : dimanche 15 janvier 2017 - Plan du site - ISSN n°2107-6979

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