El Último Soldurio, de Javier Lorenzo

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mercredi 18 janvier 2012, par Breton, Jean-François

El Último Soldurio, que nous pourrions littéralement traduire par Le Dernier Soldurio, est un roman historique espagnol de Javier Lorenzo, publié aux Éditions Planeta en 2005. Ce roman, écrit sous la forme d'un journal intime, retrace l'histoire de Corocotta, le célèbre guerrier cantabre qui défia l'Empereur Auguste et Rome au cours des Guerres Cantabres (29 av. J.-C. - 22 av. J.-C.). Comme le souligne le sous-titre de ce roman, La fascinante aventure de Corocotta lors de la Conquête de l'Hispanie, l'auteur a imaginé, avec beaucoup de vraisemblance, une biographie fictive de ce soldurio (nom donné aux guerriers de la Péninsule Ibérique, et plus particulièrement celtes, qui s'engageaient par un acte de devotio –dévouement jusqu'à la mort– envers un personnage important), et l'a intégrée dans une grande fresque historique dont l'action se déroule entre 60 av. J.-C. et 22 av. J.-C., une époque où l'Empire Romain était en pleine conquête de la Péninsule Ibérique.

El Último Soldurio nous offre ainsi la possibilité de découvrir un personnage historique quasi inconnu au-delà des frontières de la Cantabrie, mais qui a néanmoins autant d'importance pour les Cantabres que Vercingétorix (ou Astérix) pour les Gaulois ou William Wallace pour les Écossais. Javier Lorenzo était très attiré par cette image romantique du héros qui sait pertinemment qu'il va perdre, mais qui refuse malgré tout de baisser les bras et ne renonce pas à être ce qu'il est. Comme l'a souligné l'auteur, le principal objectif de ce livre était de décrire ce qu'aurait pu être la vie de Corocotta, mais aussi de réfléchir sur l'existence et la chute de l'Espagne préromaine, quand elle ne s'appelait pas encore Hispanie. Il a ainsi décrit des épisodes fondamentaux de l'Histoire d'Espagne qui ont signifié la fin de la civilisation celte et le passage à la culture latine actuelle. Outre certains épisodes méconnus mais néanmoins passionnants de l'Histoire européenne, ce roman permet également de découvrir le peuple cantabre, ses coutumes, ses croyances. Toutefois, El Último Soldurio ne traite pas que d'un simple peuple à peine connu au-delà des Pyrénées : Javier Lorenzo a clairement exprimé qu'il n'avait pas écrit un roman localiste mais un roman qui touche tous ceux qui ont des racines hispaniques, celtes et latines. L'auteur l'a lui-même expliqué, l'un de ses objectifs était de décrire et faire découvrir les us et coutumes, non seulement du peuple cantabre, mais aussi de ses voisins les plus proches (les Astures, les Vascons et les Austrigons, etc.) ainsi que de nombreuses autres cultures européennes et africaines que l'on découvre au gré des aventures du héros (les Gaulois, les Romains, les Bretons, les Numides, etc.). Javier Lorenzo a confié avoir voulu écrire un roman historique qui soit un portait de l'Espagne antique, mais aussi d'aventures passionnantes où se mêlent la douleur de cruelles batailles, la fidélité à la terre et la lecture des œuvres d'Homère.

El Último Soldurio est le premier roman de Javier Lorenzo (Madrid, 1960), un auteur madrilène d'ascendance cantabre par sa mère. Après avoir suivi des études de journalisme, il a commencé à exercer à la radio puis a ensuite travaillé dans la presse écrite, pour le journal El Mundo, afin de satisfaire sa passion depuis toujours : l'écriture. Parmi les auteurs qu'il apprécie, on peut citer Camilo José Cela, Miguel Delibes, Gabriel García Márquez, Naguib Mahfouz, Ernest Hemingway, Hermann Hesse et Franz Kafka. Outre la littérature, Javier Lorenzo a de nombreux centres d'intérêts. Parmi ceux-ci, on peut signaler qu'il est arbitre international d'escrime, un sport dont il a été champion d'Espagne junior en 1980, qu'il pratique le padel et que l'un de ses principaux passe-temps est surfer sur internet, dont il apprécie la sensation d'anonymat.

Avant la publication de El Último Soldurio, Javier Lorenzo a également écrit quelques scénarios pour la télévision et a publié un essai intitulé La España hortera. Suite à l'immense succès de son premier roman, particulièrement en Cantabrie, où les ventes de celui-ci ont dépassé celles du Da Vinci Code de Dan Brown, il a publié un deuxième volume ayant pour thème les Guerres Cantabres : Las Guardianas del Tabú (Les Gardiennes du Tabou). Ce roman reprend le fil de l'Histoire trois ans après la fin des événements relatés dans El Último Soldurio en s'intéressant particulièrement au rôle des femmes au cours de ce conflit contre l'Empire Romain car, suite à l'anéantissement de la plupart des Cantabres, ce sont elles qui ont dû mener le combat. L'histoire racontée dans ce roman présente la particularité d'être construite autour de trois axes spatio-temporels différents qui finissent par se rejoindre.

Son nouveau roman, intitulé El Error Azul, a été publié en juin 2011. Celui-ci est radicalement différent car il aborde les relations dans un triangle amoureux très spécial lors de la première moitié du XXe siècle. Un roman où se mêlent intrigue, littérature et philatélie…

L'extrait suivant offre une traduction des toutes premières pages de El Último Soldurio et se propose ainsi de découvrir le héros lorsque qu'il ne s'appelait encore que Linto, avant qu'il ne devienne Corocotta, le mythique guerrier cantabre qui a vu sa bonne fortune le mener de sa terre natale, la Cantabrie, jusqu'à Jules César, aux côtés duquel il a combattu, de la lointaine Afrique à la Britannia, de Gadès à Rome. L'esclave qui fut capable de renoncer à la citoyenneté romaine afin de conserver ses racines et son bien le plus précieux, sa terre. Le soldurio qui a mené, grâce aux stratagèmes appris auprès de César lui-même, l'ultime défense de la Cantabrie face au siège imposé par l'empereur Auguste. L'homme qui s'est livré de son plein gré à Rome afin de toucher la récompense promise pour sa propre mort…

 

...Cantabrum indoctum iuga ferre nostra...
(...Et au Cantabre, qui n'est pas fait pour porter notre joug...)
Horace, Ode II, 6, 2

Seruit Hispanae uetus hostis orae
Cantaber, sera domitus catena…
(Asservi le vieil ennemi de la côte hispanique
le Cantabre enfin dompté par notre chaîne…)
Horace, Ode III, 8, 21-22

I. Anno 693 a.U.c (ab Urbe condita[1] depuis la fondation de Rome) [60 av. J.-C.]

J'avais à peine plus de sept ans lorsque je vis pour la première fois un Romain. Je m'en souviens avec précision parce que cet homme maigre à la barbe clairsemée, dont le chapeau à larges ailes laissait glisser les gouttes de pluie le long de son corps, regarda d'un air surpris Ilion, mon frère aîné, avant de tourner les yeux vers moi. Puis, après s'être penché et avoir silencieusement donné une tape à l'une des mules qui tiraient sa carriole, il nous sourit d'une manière si franche que sa bouche laissa entrevoir les nombreux trous qui jalonnaient sa denture. Dans d'autres conditions, une rencontre avec un inconnu, même dans le cas où celui-ci rirait aux éclats, aurait été immédiatement suivie d'une vertigineuse fuite vers l'intérieur du bois dont nous venions de sortir en courant. Cependant, à cette occasion, une irrésistible émanation de sympathie et notre curiosité, toujours implacable, nous laissèrent plantés dans la boue du sentier, absorbés par les mystérieux objets qui pendaient des ridelles de la charrette, nous demandant qui pouvait bien être ce fou qui souriait et qui, sans arme en vue, osait pénétrer au plus profond des vallées cantabres.

Ce ne fut peut-être que pour sortir de cette stupeur, mais mon frère n'eut pas d'autre idée à ce moment-là que de s'exclamer : 
-« Regarde, Linto
[2] ! Il lui manque les dents de devant, comme toi. » 
Et aussitôt après, comme si pour lui il s'agissait d'un geste d'hospitalité, il me prit le menton d'une main et, malgré mes efforts pour l'en empêcher, de l'autre il m'écarta les lèvres de manière à ce que l'étranger puisse apprécier à quel point nous étions disposés à avoir des choses en commun. L'homme commença à entrouvrir davantage les commissures de ses lèvres tandis qu'Ilion, sa moquerie finie, nous pointait tous les deux du doigt en signalant sa propre denture, mais une lueur dans le regard de l'inconnu interrompit brusquement cette tentative. Dans un mouvement que plus tard j'interpréterais comme un dédommagement pour l'humiliation subie –à cet instant-là je m'attendais à tout autre chose–, il se pencha sur le côté, fouilla rapidement sous la pelisse marron qui le couvrait et sortit quelque chose qu'il lança avec suffisamment de précision pour que je puisse l'attraper au vol. C'était un objet blanc et brillant, rond et métallique, et son poids ne semblait pas correspondre à ses petites dimensions. Sur l'une de ses faces, apparaissait le profil d'un homme au nez aquilin et aux cheveux frisés ; sur l'autre, un cavalier qui chassait la lance au poing ce qui semblait être un sanglier. Toutes deux portaient des inscriptions incompréhensibles pour moi. Je tournai mon regard vers celui qui venait de me faire une offrande si inattendue et je vis que son sourire, à la fois crénelé et curieusement attirant et séducteur, avait retrouvé ses traits. Il prononça ensuite un seul et unique mot : argentum
[3], et bien qu'à cette époque-là je ne connaisse pas sa signification –et je mettrais encore plusieurs années avant de bien la comprendre–, il est certain que ce bout de métal qui se réchauffait au creux de ma main malgré la pluie et le froid qui s'abattaient sur nous, prit soudainement une importance exceptionnelle dans l'univers de mon jeune âge et je me promis à moi-même de ne jamais m'en séparer. Aujourd'hui, quarante étés plus tard, je me demande si cet homme qui me fit découvrir l'argent, si ce marchand ambulant qui me lança mon premier sesterce, ne savait pas parfaitement ce qu'il faisait.

Dans notre castro[4], la plupart des femmes et des jeunes garçons qui n'avaient pas encore la dent de loup ne connaissaient les Romains qu'au travers des récits des guerriers qui ralliaient les légions –ou combattaient contre elles– à l'époque où l'herbe commençait à pousser. Naturellement, on en apprenait aussi sur eux grâce aux histoires que laissaient échapper les lèvres et les doigts des anciens les nuits où Celle qu'on ne peut nommer brillait de tout son éclat. Certes, on disait beaucoup de choses sur eux –sans excès cependant parce que nous les Cantabres sommes gens avares de paroles–, mais toutes les versions avaient au moins un point commun : malgré leur courage, les Romains ne savaient pas se divertir en période de guerre. On racontait, par exemple, qu'ils étaient soumis à une telle discipline qu'ils n'avaient pas le droit, sauf en de rares occasions, de piller les cités qu'ils conquéraient. Ou que, sur un seul ordre, ils étaient capables de rengainer leurs épées, même au beau milieu d'une extermination. Pour nous, un guerrier qui ne hurle pas de plaisir et d'arrogance quand il tranche la tête d'un ennemi ou qui n'entre pas dans une transe hystérique lorsqu'il fait couler le sang n'est pas digne de notre confiance. C'est ainsi qu'on nous l'enseignait et que nous l'apprenions. Pour cette raison, Ilion et moi nous méfiâmes quand cet étrange individu nous fit comprendre qu'il cherchait un toit sous lequel s'abriter et un repas chaud. Romain ou non, dans ces parages, personne n'avait pour habitude de mettre à l'épreuve l'hospitalité et nous ignorions le genre d'accueil que mériterait sa soudaine apparition, mais nous arrivâmes à la conclusion que l'invasion d'un seul homme n'était guère inquiétante et par conséquent, nous le laissâmes nous suivre jusqu'à une distance raisonnable du village. Je savais pour quelle raison je le faisais, et mon frère, qui, furtivement, me regardait avec envie, également.

J'arrivai tout excité et à bout de souffle devant Nocica, ma mère, qui, vêtue de la robe multicolore témoignant de sa condition de gardienne du tabou et de la typique coiffe des femmes de notre village –autour d'une petite colonne qu'elles attachaient à leurs cheveux, elles enroulaient un voile noir qui leur tombait jusqu'aux épaules–, attendait, les sourcils froncés, les explications d'Ilion, anxieux d'être le premier à annoncer la nouvelle. Malgré son excitation, il respectait scrupuleusement les préceptes et s'adressait à elle sans gesticuler, la tête basse. Arrivant à ses côtés, je suivis son exemple et attendis que mon frère mette le point final à son récit de la manière attendue : 
-« Et à Linto, il lui a donné un morceau d'argent rond. » 
Ma mère se contenta de tendre le bras et de demander en silence qu'on lui remette cet objet, chose que je fis sur-le-champ. Elle l'examina calmement, le faisant tourner plusieurs fois entre ses doigts, puis finalement, elle me le rendit. Ensuite, elle toucha légèrement nos têtes pour nous signaler que nous pouvions à présent la regarder dans les yeux et elle nous envoya chercher Cluto, notre oncle, qui, étant son frère, représentait la plus haute autorité masculine et partageait avec elle l'organisation et le commandement de notre famille. Je dois dire à ce sujet que, quand je parle de famille, je ne me réfère pas exclusivement à ceux auxquels nous sommes directement liés par le sang, mais aussi à tous ceux qui, par les liens du mariage et de la descendance ou par un pacte sacré, s'étaient joints à notre lignage. À présent, je me rends compte que le concept de patrie n'existait pas. Seule la ressemblance entre nos coutumes et notre langage et ceux des autres peuples de notre voisinage, ou même des plus éloignés –depuis les Vascons et les Aquitains qui vivaient dans les grandes montagnes de l'Est jusqu'aux Astures et aux Gallaeci qui contemplaient la mer du Ponant, en passant par les peuples des hauts-plateaux de la Meseta qui se trouvaient au sud– nous permettait d'entrevoir une espèce de souche commune, une racine propre et ancienne qui, à dire vrai, ne garantissait absolument pas l'hypothèse d'entretenir de bonnes relations.

Nous trouvâmes notre oncle sur le terrain d'exercices, observant une vingtaine de cavaliers trotter en cercle et lancer des javelots contre diverses cibles placées au centre. Il était en compagnie de trois anciens qui n'avaient empoigné aucune arme depuis bien longtemps et échangeaient leurs opinions. Ils étaient enveloppés dans leur saie, l'épaisse cape en laine qui nous était si chère et avec laquelle nous pouvions aussi bien constituer un trousseau que payer une dette. Ils se turent au moment où ils nous virent arriver, et bien que les relations entre hommes soient bien plus spontanées que celles qu'on entretenait avec les femmes, leur expression nous indiqua qu'il serait mieux pour nous d'avoir une excuse convaincante pour justifier une telle intrusion. Cette fois, cela ne me dérangea pas que ce soit Ilion qui prenne les devants et qui explique le plus cérémonieusement possible que la prêtresse réclamait la présence du chef militaire en raison de l'arrivée d'un étranger. 
-« Un étranger, dis-tu ? –reprit l'un des anciens–. Un seul ? » 
-« Oui –répondit Ilion–, c'est du moins l'impression qu'il nous a donné. Après avoir hésité un instant, il continua : nous l'avons laissé avec sa charrette au pied du vieux chêne, à la croisée des chemins. Il nous a dit qu'il nous attendrait là-bas. » 
-« Et savez-vous d'où il vient ? –demanda l'un des autres anciens. » 
Mon frère haussa les sourcils et les épaules en même temps et ne répondit pas. Je ne lui laissai pas le temps de réagir. Je fis quelques pas en avant, ouvris le poing et leur montrait mon petit trésor. 
-« Une pièce ! –s'exclama mon oncle, tout en la saisissant. » 
-« Oui –répondit l'ancien qui venait de parler–. Une pièce romaine. Je crois que le mieux est d'aller voir Nocica au plus vite. » 
De retour au village, nous fûmes reçus par un tumulte de voix et de coups frappés contre du métal. Naturellement, la patience ne faisait pas partie des vertus de notre homme et il avait trouvé le chemin menant jusqu'à notre retranchement. Au pied de la muraille, il avait juste eu besoin de déballer quelques étoffes multicolores, diverses casseroles en cuivre étamé et une poignée de colliers en perle de verre afin d'obtenir un droit de passage. Ma mère considéra sans doute que l'arrivée de cet étranger ne présenterait aucun danger mais qu'au contraire elle offrirait de nombreux avantages. D'ailleurs, nous la trouvâmes assise sur le banc de pierre attenant à notre maison, en train d'envelopper son corps dans un tissu d'un rouge très vif. Pendant ce temps, à quelques mètres de là, un tourbillon de bras, de jambes et de têtes –parmi lesquelles je crus distinguer celle de ma sœur Urbina– s'agitait autour de la carriole du colporteur qui, debout sur le siège du cocher, exhibait, comme s'il s'agissait de trophées, les produits grâce auxquels il avait vaincu la placidité et l'ignorance d'un monde presque préhistorique.

Cette nuit-là, alors que le feu projetait des ombres qui déformaient nos traits, nous découvrîmes qu'il se prénommait Fabius, et que, sans cesser d'être un citoyen romain, il se sentait latin –j'éprouvai une grande déception en apprenant qu'il n'était pas né à Rome, mais, selon ses dires, à Arpinum, cité des Marses située à deux jours de marche de la mégalopole– et que, finalement, ce qui l'avait mené jusqu'aux confins de ce monde était sa passion pour l'or. Il avait entendu dire que nos rivières recelaient en abondance le métal convoité et il n'avait pas d'autre intention que de le troquer contre le contenu de sa charrette après avoir trouvé un accord avantageux pour les deux parties. "Je veux rentrer chez moi avec moins de poids que je n'en avais en partant", plaisanta-t-il, "mais ce qui est certain, et j'espère par tous les dieux que vous ne le considèrerez pas comme une offense, c'est qu'il est difficile de faire du commerce dans cette contrée ; en ce qui me concerne, je ne peux pas me déplacer avec les jambons et les couvertures qu'on me propose en échange de mes marchandises. Quant au numéraire, je ne trouve que des feuilles d'argent cisaillées –il s'arrêta un instant et posa son regard sur ma mère–. Enfin, des feuilles d'argent et un peu d'or, mais bien entendu, il n'a pas la qualité de cette broche qui attache votre cape. Où l'avez-vous trouvé ?", demanda-t-il en montrant la fibule que ma mère portait sur la poitrine. La désinvolture de cet homme était véritablement stupéfiante, mais ma mère, que jamais personne n'avait osé pointer du doigt, demeura imperturbable et sans même attendre que mon oncle ou l'un des anciens qui nous accompagnaient lors de ce dîner ne lui traduise entièrement ce galimatias, elle décrocha l'aiguille qui fixait le vêtement et la donna à l'étranger afin qu'il puisse la voir de plus près tandis qu'elle murmurait : 
-« C'est un présent que Quintus Sertorius a offert à Corcontas, mon époux, peu avant qu'il ne soit trahi.  
Ce commentaire fut tout sauf fortuit, mais même si cela avait quelque chose à voir avec Fabius, celui-ci ne laissa rien transparaitre et il se contenta de faire remarquer : 
-« C'est une authentique œuvre d'art. Une merveille. » 
Il y eut un moment de silence expectatif durant quelques secondes, car il n'avait échappé à aucune des personnes présentes que la phrase de Nocica avait pour objectif de sonder le degré de sympathie que le commerçant pouvait éprouver envers Pompée Le Grand, le général qui, après six ans de combat sans merci, avait réussi à vaincre Sertorius. Cependant, n'observant aucune réaction, ma mère continua la conversation en affichant la fierté naturelle que l'on prête au propriétaire d'un joyau : 
-« Oh, que oui ! Il parait que c'est un orfèvre d'une île-cité appelée Gadès qui l'a faite. La connais-tu ? –Fabius acquiesça–. Elle représente une ondine, une nymphe aquatique comme celle qui tire les augures dans les fontaines de Tamarica. C'est pourquoi elle a deux émeraudes à la place des yeux et un rubis sur le front. –Elle marqua une pause–. De toute façon, ce n'est rien de plus qu'un beau bijou. Nous autres, nous n'adorons pas les effigies. »
-« Pourtant, elle mériterait d'être traitée comme telle malgré sa taille –répondit Fabius, en lui rendant l'objet–. J'espère que le fait de l'avoir eu entre mes mains, ne fût-ce que quelques instants, me donnera la fortune dont j'ai besoin pour trouver ce que je cherche. » 
-« En fin de compte –conclut mon oncle–, si tu as du succès, c'est à l'Eau que tu devras ta richesse. »

Le commentaire fut accueilli par de nombreux éclats de rire et accompagné de nouvelles rasades de zhytos, l'épais jus d'orge qui, après fermentation, procurait de la force, de la joie et du courage à celui qui en prenait. C'était une boisson qu'on donnait même aux nourrissons, bien qu'en très faibles quantités naturellement, et aussi bien les hommes que les femmes étaient habitués à en boire, notamment les nuits de pleine lune, quand la consommation de ce breuvage devenait un acte liturgique qui facilitait la communication avec nos déités. Les bols en bois reposés sur la natte, Fabius transgressa à nouveau toutes nos normes sociales : il se leva sans demander la permission à ma mère, et tout en affichant un visage rayonnant d'enthousiasme, il annonça qu'il avait une surprise, un petit témoignage de gratitude en remerciement de l'accueil reçu, puis sur ces entrefaites il sortit de la maison à toute vitesse, laissant derrière lui une flambée de murmures. Il revint en moins de temps qu'il ne faut à un étalon pour féconder une jument avec un récipient en terre qui avait des hanches de femme et qui fut rapidement identifié. 
-« Une amphore ! –s'exclamèrent plusieurs voix à l'unisson. » 
-« Est-ce que c'est du… ? –laissa échapper l'une d'elles sur un ton exprimant clairement son impatience–. Est-ce que… ? » 
-« Effectivement –proclama Fabius avec une satisfaction qui le dépassait–. C'est du vin. »

Je ne me souviens pas de l'instant précis où le lutin du sommeil se posa sur mes paupières cette nuit-là, bien que de toute évidence il ne l'ait pas fait avant que ma mère, en aucun cas disposée à tolérer une orgie dionysiaque intempestive, et encore moins dans sa propre demeure, ne décide de se lever une fois que les hommes eurent achevé, pour la troisième fois consécutive, la dernière strophe du Chant du guerrier[5]. Ma mère debout, les autres n'eurent pas d'autre choix que de se lever, et un geste délicat mais néanmoins impérieux suffit pour qu'ils ramassent l'amphore et emportent, par la même occasion, Fabius, à la fois curieux et amusé, avant de quitter notre foyer. Je le regrettai sincèrement, car, allongé sur ma paillasse –dans nos maisons circulaires il n'y a ni cloisons ni pièces d'aucune sorte et nous dormons pratiquement tous ensemble– je ressentis d'une certaine manière le privilège de participer à quelque chose d'inhabituel pour moi comme l'était une conversation entre adultes. Qui plus est en cette occasion où les langues et les esprits de mes aînés, déliés par ce breuvage qui ressemblait à du sang d'ours sur le point de coaguler, évoquèrent les glorieuses batailles du passé, la qualité de nos chevaux et de nos jambons, les querelles avec nos voisins : les Vaccéens, les Turmogos et les Autrigons, –le mot querelle était un euphémisme vu les scènes de pillage que nous leur imposions chaque été– et, bien sûr, les rivières aurifères qui se trouvaient au-delà du Sallia[6], le dernier cours d'eau qui séparait notre territoire de celui des Astures et qui, selon les dires, venait mourir dans un estuaire de grande beauté. Quant à nous, notre cité s'appelait Congarna[7], notre lignage était celui des Coburnos, et nous faisions partie des Concanos, un peuple qui occupait les terrains escarpés et les versants sud des monts Vindio[8], bien que la majeure partie de nos frères se trouve de l'autre côté de la cordillère. Il est vrai, nous étions des gens de montagne, fiers, braves jusqu'à la témérité, aux coutumes sobres, en règle générale, et habitués à supporter la rigueur des saisons. « Dans des conditions extrêmes –conclut mon oncle– nous n'hésitons pas à boire le sang de nos montures ». Et ce fut à ce moment-là, je crois me rappeler, que les cantiques commencèrent.

Le lendemain matin, alors qu'aucun souffle de vent ni aucun rayon de soleil blafard n'avait encore balayé les froides larmes de la nuit, mon frère, ma sœur et moi trouvâmes Fabius en train de préparer son départ. D'autres habitants du castro assistaient également à cette scène et semblaient se demander quand auraient-ils de nouveau l'opportunité de voir un être qui leur était si différent. Le colporteur nous reconnut immédiatement, interrompit sa besogne et, en se dirigeant à moi, joignit le pouce et l'index afin de former un cercle. J'avais saisi, et alors que dans un élan de peur j'avais pensé que la pièce n'avait été qu'un prêt, je la lui donnai sans hésiter. Il la prit, l'appuya sur le siège du cocher, et après m'avoir adressé un clin d'œil et fouillé derrière le dossier, il sortit un poinçon aussi aiguisé qu'un stylet. Puis il ramassa une pierre et avec celle-ci, donna un coup sec sur le manche de l'outil, perforant ainsi la pièce dans sa partie supérieure. Aussitôt après, il retroussa sa manche gauche –ce qui nous laissa furtivement entrevoir une peau laiteuse, voire même délicate, là où le fil des saisons n'avait pas laissé de traces–, et dénoua l'un des bracelets qu'il portait afin de le passer par le trou percé dans le denier. Enfin, il attacha lui-même autour de mon poignet ma toute première amulette. 
-« Du poil –confia-t-il en me tirant la frange–. Du poil d'éléphant. »
-« Éléphant ? »–J'arrivai à grand peine à prononcer quelque chose ressemblant à ce mot.
-« Oui, é-lé-phant –me répéta-t-il–. Un animal gigantesque, avec un énorme nez. –C'était amusant de le voir gesticuler–. C'est l'un de ses poils. Demande à ton père. Demande à Corcontas –dit-il en souriant avec un air qui semblait malicieux–. Je suis sûr que, lui, en a déjà vus. »

Et tandis que je demeurai pensif, imaginant quel genre de monstre pouvait bien être celui qui avait le poil aussi fort que le cuir d'une fronde, Fabius se retourna vers mon frère et ma sœur. Il donna à Ilion un petit poignard, son manche était très simple mais sa lame blanche si résistante qu'elle pouvait trancher le fer. À une seule reprise, peut-être deux, mon frère s'en sépara. Quant à Urbina, nerveuse comme un coucou à la recherche d'un nid, elle se vit offrir quelque chose de bien plus délicat : un camée en onyx. Autour de nous, on ressentait une expectation non exempte de jalousie, cependant, comme nous l'avaient enseigné nos parents, le meilleur moyen de lutter contre l'envie était le mépris. Ainsi, nous ne fîmes pas étalage de nos nouveaux biens, mais nous ne montrâmes pas non plus le moindre intérêt pour les partager. « Ceux-ci sont les présents que vous fait un Romain. Ne l'oubliez pas », ajouta Fabius après avoir terminé de répartir la charge, de la recouvrir entièrement d'une grande toile et de remonter sur sa carriole. "Qui sait. Peut-être qu'un jour d'autres viendront vous offrir davantage de cadeaux". Puis, après nous avoir assuré qu'il avait déjà dit au revoir à ma mère –enfin une marque évidente de respect– et nous avoir montré une dernière fois les creux de sa bouche et la chaleur de son sourire, il fit claquer sa langue, fouetta les mules avec une branche de noisetier et, sans se retourner, disparut en dodelinant, énigmatique, dans l'épaisseur de la forêt. Nous ne le revîmes plus jamais.

D'après El Último Soldurio, de Javier Lorenzo
© Javier Lorenzo, 2005 
© Editorial Planeta S.A., 2006

Glossaire :


[1] Ab Urbe condita : « Depuis la fondation de la cité ». C'est ainsi que les Romains calculaient leur Histoire, qui pour eux a commencé en 753 av. J.-C. C'est Marcus Terentius Varron qui a imposé ce modèle.

[2] Linto : Le prénom du héros présentait plusieurs problèmes, parmi lesquels se trouvait le fait que le mot Corocotta inonde le texte. De surcroît, comme il est expliqué dans le roman, il est très probable que celui-ci soit un surnom et non un prénom réel. C'est pourquoi j'ai choisi un prénom court. Et celui qui me convenait le plus, ne me demandez pas pourquoi, était celui d'un petit village près de Vega de Pas, en Cantabrie.

[3] Argentum : Signifie « argent », mais par extension, c'est aussi de la monnaie. La pièce en argent la plus courante était le sesterce. Quatre sesterces équivalaient à un denier, également en argent, et chaque sesterce équivalait à deux as et demi, l'as, en bronze, ayant la plus petite valeur.

[4] Castro (NdT) : Il s'agit d'un habitat fortifié, édifié sur les hauteurs et constitué de nombreuses maisons de forme circulaire dont les murs étaient en pierre et le toit en paille ; ce genre de village est caractéristique de l'âge du fer dans la partie occidentale de la Péninsule Ibérique (Galice, Asturies et Cantabrie).

[5] Chant du guerrier : Le temps a emporté avec lui tous les vestiges qu'il y aurait pu avoir des chants et des hymnes cantabres, bien que l'on sache parfaitement qu'ils en avaient de nombreux et qu'ils les utilisaient souvent. Il y a de nombreuses années, le Chant de Laro a été divulgué mais il est moderne, et par conséquent, apocryphe sans aucun doute.

[6] Sallia (rivière) : Le Sella, une rivière des Asturies.

[7] Congarna : Une petite localité près de Potes, en Cantabrie, conserve ce nom. Juste au-dessus de celle-ci, se trouve le monastère de San Toribo de Liébana. De là-haut, il était possible de contrôler toute la vallée qui donne sur l'actuel village de Fuente Dé, et qui se trouve juste en face du massif des Pics d'Europe, raisons pour lesquelles j'y ai situé le castro où est né le héros.

[8] Vindio (mont) : Il s'agit, selon toute vraisemblance des Pics d'Europe. Son nom, vindio (blanc), provient de la couleur particulière de la roche.

Dernière mise à jour : dimanche 15 janvier 2017 - Plan du site - ISSN n°2107-6979

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