Juan Carlos Botero, Las semillas del tiempo (Epífanos)

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mercredi 18 janvier 2012, par Alvarez, Anna

Après un grand succès en Colombie il y a une vingtaine d’années, Las semillas del tiempo (Epífanos) a fait l’objet d’une nouvelle publication en Espagne en 2008, aux éditions La otra orilla.

Juan Carlos Botero, fils du célèbre peintre Fernando Botero, est né à Bogota en 1960. Après des études à l’Université des Andes, puis à Harvard et à l’Université de Javeriana (Bogota), il a publié plusieurs œuvres de fiction ainsi que des essais, dont plusieurs ont déjà été traduits. Il s’est distingué à l’occasion de plusieurs concours littéraires : il a reçu en 1986 le Prix Juan Rulfo du conte, et a également été lauréat du Concours du conte latino-américain au Mexique en 1990. Son premier recueil de récits, Las ventanas y las voces (1998) a reçu de bonnes critiques en Amérique latine et en Espagne. Il a également publié deux romans : La sentencia (2002), traduit en allemand, et El arrecife (2006), traduit en anglais. Il s’est ensuite intéressé à un autre genre avec le recueil d’essais littéraires et artistiques, El idioma de las nubes (2007) où il présente notamment García Márquez comme l’écrivain de langue espagnol le plus important après Cervantès. Récemment, dans son étude El arte de Fernando Botero (2010), il nous livre un témoignage personnel sur l’œuvre de son père, dont l’influence sur son écriture est particulièrement manifeste dans Las semillas del tiempo.
Juan Carlos Botero écrit actuellement des chroniques hebdomadaires dans le journal colombien « El Espectador » : celles-ci traitent de l’actualité nationale et internationale. Ses articles abordent des réflexions sur les problèmes qui paralysent la Colombie, des présentations de tableaux, de récits littéraires décrits dans ce qu’ils ont de plus intime et atemporel, des pensées sur l’amour et l’éphémère.
Ces thématiques sont également celles qui hantent
Las semillas del tiempo (Epífanos). Derrière le terme énigmatique d’epífanos, emprunté à Joyce, se cachent des croquis littéraires denses et suggestifs, élaborés avec le regard et la sensibilité d’un peintre, des instantanés dont la lecture attentive conduit à une sorte de révélation, des petits tableaux fourmillant de détails qui nous donnent à voir et à réfléchir. L’auteur présente une cinquantaine de courts récits dans lesquels un être humain se trouve confronté à lui-même, à ses souvenirs, à son destin ou à la violence sous toutes ses formes. La Colombie actuelle sert de cadre à de multiples scènes de violence entre frères, entre détenus, voire même une violence imposée par les forces de l’ordre. Les jeux d’ombre et de lumière, l’abondance du détail, le rythme qui s’accélère, les personnages antithétiques, l’objectivité du narrateur face à la cruauté des faits rapportés, l’ironie des titres : tous les contrastes sont bons pour souligner l’exaltation et la tension qui habitent ces instants de vie exceptionnels et mener le lecteur jusqu’au vertige. En un mot, celui-ci se trouve confronté en quelques lignes à des situations qui le révèlent à lui-même, dans un éclair de lucidité. « Il y a des aspects essentiels de la vie dont nous ignorons absolument tout. », a déclaré Juan Carlos Botero. Ce dernier expose dans une postface très fournie les origines de son projet, qui doit beaucoup à Hemingway : dans le contexte de doutes et de remises en question de l’après-guerre, ce dernier avait lui aussi cherché à ciseler « des textes brefs faits pour exploser comme de petites grenades dans la tête du lecteur ».
A travers ce livre à la fois innovant par sa forme et ancré dans la réalité de son pays d’origine, l’auteur de
Las semillas del tiempo nous propose un beau voyage littéraire autant qu’une réflexion sur notre existence.
Je tiens à signaler que si la traduction devait être publiée, je proposerais volontiers de m’écarter du titre original pour adopter une formule plus accrocheuse, à savoir 
Instantanés de Colombie, qui me paraît à la fois plus explicite, plus synthétique et plus attrayante pour le public français. Il s’agit en effet de clichés, d’« arrêts sur image » autant que d’esquisses littéraires, et c’est là ce qui fait leur originalité. Les textes sont en outre d’une criante actualité et méritent d’être perçus comme des témoignages sur les maux qui affectent le pays. L’auteur rapporte des faits bien réels, ce qui fait de son livre une œuvre engagée. Un tel titre inscrirait celle-ci dans une catégorie d’ouvrages prisés des lecteurs français et correspondant aux attentes du public intéressé par la littérature latino-américaine.
Voici une quinzaine de passages traduits. On ne peut les fragmenter puisque, selon l’auteur, chacun des textes doit se suffire à lui-même et former une unité. J’ai sélectionné des
epífanos illustrant principalement la manière dont l’auteur met en scène le thème de la violence – physique ou psychologique – pour en faire l’élément déclencheur d’une prise de conscience de la part du lecteur : les cinq premiers textes mettent en scène la violence politique et les abus de pouvoir imposés aux plus faibles, et les deux suivants proposent une plongée dans l’univers carcéral colombien. Viennent ensuite quatre epífanos qui reflètent l’indifférence de la société face à la misère et le poids des préjugés sociaux. Enfin, j’ai choisi de présenter quatre drames individuels poignants où s’expriment particulièrement le talent de dramatisation de Botero et l’importance de la composante visuelle dans son œuvre.

Une nuit

Ils tournèrent au coin de la rue et débouchèrent sur l’avenue, descendant vers la Plaza Bolívar. La patrouille marchait sans rigueur apparente, divisée en deux files, une sur chaque trottoir, et commandée par un jeune sergent qui marchait seul sur la chaussée. Ils étaient fatigués. Il avait plu, et dans la nuit le sol absorbait l’éclat jaunâtre des lampadaires au coin des rues. Le sergent parlait et plaisantait sans élever la voix, et les soldats accueillaient ses blagues avec des rires éteints. Ils longèrent un mur blanc où quelqu’un avait tracé au pinceau un graffiti en lettres rouges : MILITAIRES ASSASSINS. Le sergent montra l’inscription : « Lu et approuvé », dit-il, et tous se mirent à rire doucement en descendant l’avenue, en marche vers la Plaza Bolívar.

Non

De loin on aurait dit des putes, mais en fait c’étaient des travestis. Les policiers les retenaient prisonniers contre le mur d’une ruelle, et leur débitaient des compliments en riant. Les travestis fixaient le sol. Ils avaient une drôle d’allure, avec leurs robes courtes moulantes, leurs perruques blondes cuivrées, leurs chaussures à talons hauts et leurs visages mal fardés. Le lieutenant de police les examina un à un, comme pour les passer en revue, moqueur, faisant voler une perruque, leur fourrant sa matraque dans l’entrejambe. Les autres policiers sifflaient, éclataient de rire et lançaient des obscénités. Quand l’officier parvint au dernier travesti, celui-ci lui dit, sans le regarder : Si tu me touches, ça va saigner. Le lieutenant s’arrêta, et ébaucha un sourire. Comment ?, demanda-t-il d’un air sarcastique, portant une main à son oreille comme s’il n’avait pas bien entendu ; il braqua immédiatement la pointe de sa matraque sous le menton du travesti et lui releva le visage d’un geste brusque. L’autre, qui le regardait à présent droit dans les yeux, répéta : Si tu me touches … ça va saigner. Le policier lui cloua sa matraque contre la gorge et le plaqua contre le mur. J’ai pas bien entendu, mon ange, murmura-t-il, frôlant son visage, tandis que le travesti retenait la matraque de ses mains aux longs ongles vernis, essayant de l’éloigner de son cou. Il répéta alors avec peine, suffoquant, mais sans quitter le policier des yeux : Si tu me touches, ça va saigner. Sale pédé !, s’écria l’officier, collé à la face peinturlurée. Tu me menaces ?, et d’une gifle, il fit tomber sa perruque. Les autres agents éclatèrent de rire. Si tu me touches…, commença le travesti, mais l’officier lui abattit sa matraque sur la cuisse. Le travesti tomba à genoux. Penché sur lui, prêt à le rouer de coups de pieds, le policier rugit : Pour qui tu te prends, sale pédé ? Les autres travestis regardaient du coin de l’œil, tandis que les policiers sifflaient et excitaient leur chef. Le travesti, le visage contracté par une grimace de douleur, se redressa lentement, adossé au mur de la ruelle, et brandit soudain une lame de rasoir qu’il avait tirée de sa chaussure. Le policier recula. Tous se turent. Jette-moi ça ou je te tabasse, pédale, ordonna le lieutenant, et il leva sa matraque en l’air, mais avant qu’il ait pu l’en empêcher, le travesti se lacéra le visage et les bras tandis que le policier criait : Non ! Non !

Soirée studieuse

Pour Nelson Vásquez

Nous étions à la cafétéria, à huit heures du soir, quand la porte s’ouvrit brusquement, comme si quelqu’un depuis l’extérieur y avait jeté un coup de pied. Le claquement de porte nous fit bondir de nos chaises, et certains couraient déjà vers les fenêtres. Ce n’était que le vent. L’espace d’une minute, nous restâmes confondus, hésitants, les uns immobilisés en pleine course, les autres à demi levés de leur siège, et regardant tous, dans le silence subit, les planches arrachées par les rafales. Une autre fois, ce ne fut pas le vent. La soirée était bien avancée, mais la cafétéria restait presque pleine car c’était le seul endroit de l’université où il y avait encore de la lumière pour étudier. Dehors il pleuvait abondamment, et le vent hurlait en s’engouffrant par les fentes des portes, c’est pourquoi lorsque la porte d’entrée vola en éclats, nous crûmes que c’était encore le vent. C’est pour cela que nous n’avons pas fui. Cette fois c’était l’Armée. Entre dix et quinze soldats firent irruption dans la pièce, retournant des tables, renversant des chaises et, gesticulant avec leurs fusils, ils nous alignèrent contre le mur, les mains en l’air. Aussitôt entrèrent deux officiers, encadrant un individu cagoulé. C’était un flic, un infiltré, et sans le savoir nous avions cohabité avec lui, Dieu sait pendant combien de temps. Sa cagoule nous empêchait de le reconnaître, seuls ses yeux étaient visibles à travers les fentes taillées à coups de ciseaux, et il portait un uniforme militaire. Il nous examina tous, sans dire un mot, puis quand il eut fini, il désigna l’un des étudiants les plus extrémistes et deux autres que je n’avais jamais remarqués auparavant. Il s’arrêta devant eux et les désigna du doigt. Il ne fit que les désigner. Immédiatement, les soldats s’emparèrent d’eux en les rouant de coups, puis les poussèrent et les traînèrent hors de la cafétéria. Enfin, au milieu du grondement de l’averse, nous entendîmes un camion qui s’éloignait. Des années plus tard, je revis l’un des hommes qu’ils avaient emmenés cette nuit-là, et le regard inquiet, il refusa de reconnaître les faits.

Demain…

Les coups de machette et les sabots des animaux fendant les broussailles furent interrompus par le cri. Nous retenions les bêtes, immobiles, haletants, la flamme de nos torches vacillant dans le bois. Ils l’avaient retrouvé. Le cri se fit entendre à nouveau. Le souffle court, quelqu’un dit : Ça vient de la rivière. Nous éperonnâmes furieusement nos chevaux, nous frayant un chemin dans le feuillage, et finîmes par faire irruption sur la rive où l’éclaireur, le visage levé, avait cessé de crier et regardait, stupéfait. Lentement nous mîmes pied à terre. La croupe fumante, les animaux respiraient bruyamment, et leurs yeux se fermaient à demi dans l’éclat des flammes. Quelqu’un s’enfonça jusqu’aux genoux dans l’eau sombre, et leva sa torche pour éclairer la branche qui surplombait le courant.
– Il a été torturé – dit le capitaine.
Il avait raison. Le corps, dans cet éclairage macabre, se balançait dans la brise nocturne. Le barbelé disparaissait dans la chair de son cou. Ses mains, auxquelles il manquait des doigts, étaient liées dans son dos. Son visage était tuméfié. Il portait des brûlures de cigarette, et un mégot encore fumant dépassait de son oreille gauche. Il était bâillonné, nu, ses testicules avaient doublé de volume et on lui avait lacéré le dos à coups de ceinture. Le sang gouttait dans l’eau opaque qui coulait sous ses pieds, sourdement.
Je regardai les autres. Leurs visages, couverts de sueur et égratignés par les branches de la forêt, brillaient dans l’ombre. Leurs regards reflétaient la nuit sans sommeil, la colère contenue et surtout, la peur : la certitude que la nuit suivante, ce serait l’un d’entre nous, les survivants, qui serait suspendu là-bas, mutilé et torturé.
– Descendez-le de là – ordonna le capitaine, d’une voix assourdie par la rage. – Et que quelqu’un lui ferme les yeux.

L’exécution

Cela faisait des jours que les guérilleros fuyaient à travers la forêt. Sur les vingt personnes qui participaient à l’embuscade, il en restait quinze. Ils étaient épuisés, et savaient qu’encore une semaine de marche pénible les attendait. À la tombée du jour, ils dressèrent le camp au bord d’une rivière. Cette nuit-là, ils durent se rendre à l’évidence : les neuf soldats faits prisonniers gênaient leur retraite et ils n’avaient pas de provisions pour les nourrir. Après une courte délibération, ils décidèrent de les fusiller. Ils menèrent les soldats sur la rive fangeuse de la rivière, les mains liées derrière le dos. Dans l’obscurité, on aurait dit des enfants apeurés. Pour économiser des munitions, ils résolurent de les liquider par groupes de trois. Ils alignèrent les trois premiers en file indienne. Les jeunes gens, dans leurs uniformes déchirés et crasseux, ne semblaient pas comprendre ce qui se passait. Une guérillera s’arrêta devant le premier soldat ; elle appuya son fusil contre le front du jeune homme, qui fixait sur elle les yeux incrédules de l’épouvante, et elle tira. Leurs têtes éclatèrent comme des pommes vertes. Ils jetèrent les cadavres à l’eau. Lentement, laborieusement, le courant les emporta. Les soldats du deuxième groupe criaient et maudissaient les guérilleros, mais ils furent tués, comme les autres. Ils alignèrent les trois derniers soldats, les forçant à rester tranquilles, et la femme pointa son fusil contre le front couvert de sueur du premier et pressa la gâchette. On entendit un clic. Personne ne rit. La femme examina son arme, déconcertée, et la rechargea tandis que les soldats pleuraient, hystériques, suppliant qu’on les épargnât. Elle appuya de nouveau son fusil contre le front du premier garçon et fit feu. Dans ce fracas, ils tombèrent tous les trois. Quelques secondes plus tard, le dernier comprit qu’il était encore en vie. Le crâne de son camarade lui avait explosé à la figure mais la balle ne l’avait pas atteint. Il garda les yeux fermés, retenant son souffle, conscient du fait que cette substance chaude et visqueuse qui coulait le long de ses paupières, de son nez et de ses lèvres, c’était la cervelle de son ami. Dans un étrange silence, il sentit qu’on fouillait ses poches et qu’on lui ôtait ses bottes. Puis qu’on le soulevait par les épaules et par les pieds, et il fut jeté dans la rivière avec les autres. Il se laissa entraîner par le courant, flottant sur le dos dans la nuit sans étoiles, et dès qu’il en eut l’occasion, il s’agrippa à un tronc d’arbre qui l’emporta plusieurs kilomètres en aval. Enfin, il nagea lentement vers la rive envahie de mauvaises herbes, et sortit de l’eau à quatre pattes, épuisé, ruisselant de boue et de larmes, claquant des dents. Il regarda autour de lui, prudent, et s’enfonça pieds nus dans l’épaisseur de la forêt. Il fut le seul survivant.

Remise de dette

Le coup de sifflet retentit, annonçant la fin de la journée, et les prisonniers commencèrent à quitter la cour, sans entrain, reprenant le chemin des blocs pour passer ensuite dans leurs cellules. Profitant de la pénombre et de la cohue qui régnait momentanément à l’entrée des blocs, un grand noir passa son bras par dessus l’épaule d’un nouveau comme s’il s’apprêtait à lui demander un service, et l’entraîna à l’écart vers un coin plus sombre. Là, il le poignarda contre le mur. Tout se passa si vite que personne ne s’en aperçut. Dans l’ombre, le colosse entourait toujours le nouveau de son bras, comme s’ils étaient en train de parler, la tête collée au mur, le bras sur l’épaule de l’autre et la main sur sa bouche, tandis qu’il lui enfouissait la cuillère aiguisée dans le ventre. Seul un prisonnier vit ce qui se passait. Il alluma une cigarette et s’approcha furtivement. Il s’arrêta dos au nouveau pour le cacher. « Attends », murmura-t-il entre ses dents à l’intention du colosse, sans tourner la tête. D’autres prisonniers passèrent. « C’est bon », dit-il. Le noir abandonna le nouveau, la cuillère fichée dans le ventre, et s’éloigna avec l’autre, se mêlant au groupe. Le jeune homme, agrippé au manche de la cuillère qui dépassait de sa chemise, regarda la tâche de sang qui grandissait et immédiatement ses yeux se fermèrent à demi. Il glissa ensuite très lentement le long du mur. « J’ai une dette envers toi », déclara le noir, s’essuyant discrètement la main sur sa jambe de pantalon. « D’accord », dit l’autre. « Combien on t’a payé ? ». « Cinq mille pesos, répondit le noir, mais j’en ai besoin ». « Ne t’inquiéte pas , dit l’autre, avec un sourire, on s’arrangera dimanche, quand ta copine te rendra visite… Cette petite qui me plaît tant ».

C’est bien ce que je fais

Écris sur moi, Arturo ! me crient-ils. Ne fais pas attention à lui, dit un autre, et cette fois la voix que j’entends vient du fond du couloir. Écris plutôt sur moi ! Je souris et je continue à taper à la machine. C’est tout ce que j’ai pu obtenir : une vieille Olivetti dont il faut sans arrêt rembobiner les rubans, mais en prison il faut bien s’en contenter. C’est bizarre : depuis tout petit j’ai voulu être écrivain mais je n’ai jamais su quoi écrire, parce que je n’avais rien d’intéressant à raconter, aucune histoire qui tienne vraiment la route, et c’est seulement ici que m’est venue l’idée d’écrire sur tout ça, de raconter pourquoi j’ai tué

mon père qui m’a violé tant de fois. Tu la tiens, ton histoire, me suis-je dis, une nuit d’insomnie : le lendemain matin je me suis mis en quête d’un papier et d’un crayon, et avec l’aide du gardien Ramirez j’ai réussi à me procurer cette vieille machine. Au début le bruit des touches ça les dérangeait, les autres, mais petit à petit ils s’y sont habitués et maintenant je crois que ça leur plaît, ce bruit qui fait comme la pluie sur le toit. C’est pour ça que lorsqu’ils entendent que j’ai l’air inspiré, il y en a toujours un pour me crier d’écrire sur lui, et chacun se met à raconter quelque chose en plaisantant à moitié, pour voir si j’intègre ça dans mon livre. Là-bas, c’est Freddy, par exemple, qui a assassiné sa femme et son fils à coups de briques dans une crise de jalousie, et qui de temps en temps, au milieu de la conversation, complètement hors de propos, murmure : « Mon bébé ». Il y aussi John Jairo, qu’on appelle Le Faucheur, parce qu’il attaquait toujours par derrière, et toujours jusqu’à ce que mort s’en suive. Dans la cellule voisine il y a Oscar, Le Parasite, qui est grand comme une montagne, et qui aime se taper des jeunots : je tolère ses flatteries étant donné qu’il n’ose jamais aller plus loin avec moi, vu qu’il sait que j’ai tué pour ça, et que quand on a tué une fois, on n’hésitera pas à recommencer. Dans une autre cellule, il y a Migue, que je ne m’imagine pas du tout en train de violer et d’étrangler sa grand-mère ; chaque fois qu’une vielle dame passe dans le couloir des visites les autres se mettent à siffler et à se moquer, et lui disent de ne pas s’approcher du brave Migue. Je continue à écrire, et j’entends l’un d’entre eux me crier : Écris sur moi, Arturo ! Et une voix lui répond, plus loin : Mais, tu disais pas qu’t’étais innocent, toi ? Tous rient à voix basse. Écris sur moi !, me disent-ils. Moi je souris, et je continue à fumer et à taper sur les touches. C’est bien ce que je fais, me dis-je. C’est bien ce que je fais …

 

L’agonie

L’agonie du mendiant a duré trois jours. À en croire les autorités, le vieillard se dirigeait vers un centre de santé mais il n’a pas eu le temps d’y arriver. Il s’est évanoui dans l’espace vert à côté du centre, à vingt mètres seulement de la porte principale. Pendant toute la première journée, les médecins du centre et les habitants du quartier l’ont vu étendu sur l’herbe, mais ils ont passé leur chemin. Au soir du deuxième jour, un passant a téléphoné à l’établissement et les a informés de l’état du vieillard ; cependant, on lui a fait savoir que l’affaire n’était pas du ressort du centre, mais de la police. Ce soir-là, un couple qui passait l’a recouvert d’un plastique trouvé dans une poubelle à proximité, car il n’avait pas cessé de pleuvoir de toute la semaine. Au matin du troisième jour, un lundi gris et sans soleil, on l’a retrouvé mort. La police l’a ramassé dans l’après-midi. Après une analyse préliminaire, ils ont dit que le vieillard était mort de faim. Sur le trottoir d’en face, il y a quatre restaurants, dont deux fast-foods. Un journaliste de la télé a filmé la levée du corps, et un témoin qui avait vu le moribond, trois jours plus tôt, s’est lamenté devant la caméra, en sirotant sa glace : « Nous sommes devenus insensibles ».

Un pays…

En dépit des apparences, l’homme debout à mes côtés n’est pas un étranger. Il porte une casquette anglaise, un foulard autour du cou, et une veste à carreaux. Inquiet, il observe le match. Colombie-Argentine. Des jumelles en écaille pendent autour de son cou. Il les relève et scrute le lointain troupeau de chevaux et de maillets. La balle blanche, perdue entre le nuage fulgurant des casques et les pattes des animaux fuse soudain et le tumulte des cavaliers se lance immédiatement à sa poursuite. L’homme hoche la tête d’un air réprobateur. “C’est parti”, murmure-t-il. La balle progresse en direction des buts adverses. Deux chevaux se détachent du lot et se jettent derrière la sphère blanche. Les cavaliers s’entrechoquent comme des aimants : ils jouent du coude et se bousculent avec les maillets, se disputant la balle. La pelouse tremble sous nos pieds. « Le laisse pas filer, bordel ! » s’écrie l’homme. L’espace d’un instant je détourne le regard. Ce recoin de la savane est bordé par les montagnes qui enserrent la capitale et je remarque, sur la colline en face, comme penché sur le terrain de polo, un nouveau bidonville. Je distingue les taudis de bois et de carton, les ruelles de terre, le scintillement de quelques toits de tôle, très clairsemés. Mon regard redescend vers le terrain. Les chevaux se ruent avec fracas sur la balle. Le cavalier argentin prend la tête. Le Colombien tend le bras et tente en vain d’entraver son maillet, qui fend l’air. On entend le « tac ! » du coup et la balle traverse le terrain jusqu’à la cage aux buts. Elle entre. La tribune semble éclaboussée d’applaudissements. L’homme fixe la balle orpheline derrière la ligne et hoche la tête, désapprobateur. “Pays de merde”, dit-il.

Sans titre

Le fou adossé au mur dans la rue avait l’air affamé et ébouriffé, et il était à demi enveloppé dans une couverture sale et déchirée. Il était énorme. Même allongé, sa taille inquiétante sautait aux yeux. Il fumait un mégot ramassé par terre. Il regardait d’un air distrait les maisons d’en face, lorsqu’une porte s’ouvrit. Une fillette apparut, vêtue d’une robe bleu ciel, bas blancs, petits souliers noirs, portant dans une main un panier d’osier et serrant dans l’autre un billet. Le fou jeta son mégot, et posa les yeux sur la petite fille. La petite traversa la rue en diagonale et entra dans la boutique qui faisait l’angle. Le fou surveilla l’entrée ; un instant plus tard la fillette sortit, ayant rempli son panier de pains et de deux bouteilles de lait. Elle traversait à nouveau la rue lorsqu’elle jeta un regard de côté et aperçut le fou. Elle pressa le pas, mais dans sa hâte elle trébucha et tomba à plat ventre sur le sol. Les pains et le lait roulèrent sur l’asphalte. Le fou se leva. Gigantesque, il avança jusqu’à la fillette qui ne parvenait pas à bouger et le regardait, atterrée. En deux temps trois mouvements, le fou était sur elle et de ses grosses pattes noires il la prit par la taille et la remit sur pieds. Il chassa la poussière de sa jupe, ramassa les bouteilles et les pains, et les replaça dans le panier, sauf un, qu’il porta à sa bouche. Il rendit son panier à la petite fille épouvantée, et lui administra quelques petites tapes sur la tête. « Fais plus attention en marchant », lui dit-il tout en jouant des mâchoires. La petite fille courut jusqu’à chez elle, et le fou regagna le trottoir et s’adossa à nouveau paresseusement contre le mur de la rue, mastiquant son pain, bouche ouverte.

La mort d’un sentiment

La lecture de Friedrich Nietzsche le fascinait. Le souffle dévastateur qui animait ses mots était digne d’un dynamiteur plus que d’un philosophe. La poésie de sa prose et l’acuité de son regard étaient comme des instruments de sacrifice. Lucide et irrévérencieux, il le voyait fustiger les paresseux, ébranler les socles des idoles et déraciner les croyances les plus ancrées dans l’Occident, comme de la mauvaise herbe autour de la pensée moderne. Dans les nefs éteintes des églises il écoutait résonner l’écho de ses éclats de rire. Ce jour-là il lut : « Une plaisanterie est l’épigramme de la mort d’un sentiment. » Brillant, se dit-il. Il rassembla aussitôt ses souvenirs, et se remémora les blagues racistes et machistes qu’il avait entendues tout au long de sa vie, ainsi que celles qui avaient trait au drame actuel de la violence nationale, et même les nombreuses blagues qu’on avait racontées après la tragédie du volcan d’Armero1. C’est tellement vrai, se dit-il à nouveau. Quelqu’un sonna à la porte. Il ferma son livre et se leva pour aller ouvrir.

Je n’en crois pas mes yeux. Ça alors, quelle surprise !
– Je viens d’arriver et je me suis dit : il faut que j’aille dire bonjour a mon voisin.
– Mais ne restez pas planté là. Entrez, entrez …
– Merci.
– Alors, votre voyage ? On vous a bien accueilli à Medellín ?
– Très bien. C’est une ville vraiment haute en couleurs. Et pourtant en sortant de l’aéroport j’ai vu deux pantins.
– Des pantins ?
– Oui. C’est comme ça qu’on dit quand quelqu’un se fait écraser par une voiture.
– Et pourquoi donc ?
– Vous avez vu dans quel état on les retrouve sur l’asphalte, tous tordus, avec un bras dans le dos et une jambe par dessus la tête ? Exactement comme des pantins ! Ils rirent tous les deux.

Lorsque son voisin fut parti, il reprit son livre et continua à se délecter de la lecture de Nietzsche.

Travaux de décoration

La presse en conclut que le jeune homme souffrait de troubles mentaux, mais ceux qui l’avaient connu affirmèrent que les causes étaient tout autres. Un matin, le jeune homme, âgé de vingt-trois ans, avait réveillé son amie pour lui avouer avoir menti concernant l’argent. Non, ils n’allaient pas se marier un jour, ni repeindre les murs de ce petit appartement, comme il le lui avait promis tant de fois. En effet, il n’avait même pas les moyens de subvenir aux frais de son propre enterrement. Pire, même : pour ce faire, elle devrait vendre son revolver, qu’il rangeait dans le tiroir de la table de nuit. Dans son demi-sommeil, la jeune fille supposa qu’il s’agissait d’une plaisanterie. Quelques secondes plus tard, le jeune homme s’assit sur le bord du lit, sortit le revolver du tiroir et se fit sauter la cervelle, qui s’en alla repeindre les murs de la chambre.

Le souvenir

Pour Clarita Gómez (r.i.p.)

J’avais alors six ans. Nous habitions tous dans la même pièce, et dormions sur le même matelas, mes trois frères cadets, ma maman et moi. De temps en temps, un monsieur qui puait la gnôle dormait avec nous, couché sur elle, et ce maudit matelas rebondissait comme un diable. Un matin mon père arriva. Je ne l’avais jamais vu, mais à peine le claquement de porte nous eut-il réveillés, dès que nous vîmes cet homme qui se tenait là, immobile, les yeux hallucinés, un couteau de boucher à la main, je sus que c’était lui. Il était ivre, en sueur. Il resta une seconde la paume appuyée contre la porte, nous dévisageant tous de ce regard noir et fixe. Le type qui dormait sur ma maman parvint à attraper son pantalon et fila par la fenêtre, et nous ne le revîmes jamais. Ma mère, elle, ne put pas s’enfuir. Elle essaya bien de le faire, mais mon père la saisit par les cheveux et d’un coup de poing, la renversa sur le lit, où elle hurlait, affolée : Il va me tuer ! Il va me tuer ! Alors mon père se jeta sur elle et se mit à la poignarder. Il ne s’arrêta même pas lorsqu’elle cessa de se débattre et le lit en resta rouge et trempé. Nous criions tous. Mon père continuait à lacérer ma maman, et comme j’étais l’aîné, je lui fis face. Il se retourna, haletant, en nage, les yeux exorbités et les bras rouges de sang jusqu’aux coudes, et pour la première fois nous nous regardâmes en face. Il me montra son énorme couteau qui gouttait, et me dit : Ne t’en mêle pas, sinon je te tue. Quand je ferme les yeux, je le revois encore : à califourchon sur le corps de ma mère, me montrant ce couteau presque aussi noir que s’il l’avait plongé dans l’huile, avec ce regard de fou, le visage éclaboussé de sang, prêt à me mettre en pièces… C’est là l’unique souvenir de lui que j’ai dans ma mémoire.

Bienvenue

Quand il s’éveilla, un mince rayon de soleil lui caressait le visage. Ahuri, il se retourna dans le lit et tenta d’entrouvrir les yeux. Il étendit la main, tâtonnant, mais ne rencontra que les draps en désordre. Apparemment il était seul. Le cerveau lui battait dans le crâne comme si on lui avait incrusté un clocher dans la tête. À travers les voiles du sommeil, il jeta un regard maladroit et ensommeillé tout autour de la chambre, s’attardant sur la porte entrouverte de la salle de bain, mais il ne la vit pas. Il leva la tête, s’appuyant sur les coudes, et prêta l’oreille. Rien. Il l’appela : personne ne répondit. Merde, se dit-il, se frappant légèrement le front. J’ai oublié de lui demander son numéro de téléphone… Ou son prénom, au moins ! Cela l’amusa. Quelle femme, se dit-il. Quelle bête de sexe… Il fouilla dans le tiroir de la table de nuit à la recherche d’une cigarette et l’alluma. Il s’appuya contre la tête du lit, rejetant lentement la fumée, et resta à méditer, fumant et se remémorant avec plaisir la nuit précédente… Il était assis au bar de la discothèque, à boire avec quelques collègues de bureau, lorsqu’il la vit qui dansait seule sur la piste. Elle lui parut magnifique. Il la scruta d’un œil avide : quelles cuisses, quelle poitrine, et ses jambes voyez plutôt, et ses fesses, mon Dieu, quelle fille. Il s’approcha en titubant un peu à cause de l’alcool et après avoir échangé un bonjour et quelques mots, ils commencèrent à danser ensemble. Au bout d’un moment, elle lui susurra à l’oreille, lui frôlant la peau de ses lèvres et faisant preuve d’une excitante franchise : Je meurs d’envie de savoir comment tu fais l’amour. Il l’invita à le suivre à son appartement. Ils arrivèrent, montèrent et à peine eut-il refermé la porte qu’elle se jeta sur lui, lui fourrant la langue jusqu’au fond de la gorge et glissant sa main dans son pantalon. Ils faillirent ne pas arriver jusqu’à la chambre. Leurs ébats durèrent des heures. Ils burent et fumèrent, et finirent par s’endormir… C’était délicieux, conclut-il, laissant échapper une dernière bouffée de fumée. Il éteignit sa cigarette dans le cendrier qui débordait de mégots. Il se leva, les tempes battant furieusement, et passa nu dans le salon. Il la chercha dans la cuisine puis dans la salle à manger, et enfin jeta un œil dans l’entrée. Oui, de toute évidence, elle était partie. Il regagna la chambre, et son mal de tête s’accentua à la vue du lit en désordre et odorant, de ses vêtements froissés qui jonchaient le sol, des verres sales et de la bouteille de whisky presque vide, encore ouverte. Il entra dans la salle de bain en se massant les tempes, s’imaginant déjà la fraîcheur de la douche, lorsqu’il vit gribouillé sur le miroir, en grosses lettres tracées au rouge à lèvres : BIENVENU DANS LE MONDE DU SIDA.

Le crépuscule

Il pleut. Trois hommes en manteaux noirs, col relevé, sortent de la pension et descendent prestement les marches du perron. Le plus grand fait signe au quatrième, qui est assis au volant et fait non de la tête. Aussitôt, ils montent tous les trois dans la voiture, qui patine au démarrage. Deux pâtés de maison plus loin, des pieds courent dans la rue déserte. Les flaques d’eau giclent sous les pneus. Les pieds résonnent sur la chaussée. Une des vitres de la voiture descend. Les pieds arrêtent leur course, hésitent, puis repartent dans la rue lustrée. La voiture surgit, glissant sur le sol ; l’un des hommes s’est penché par la vitre ouverte, revolver en joue, et il tire. La ruelle recrache de la poudre tandis que le jeune homme disparaît, le manuscrit sous le bras ; il évite des caisses, saute par-dessus une grille et débouche dans une autre rue, sans s’arrêter. Il entend au loin le moteur qui ralentit, puis rugit à nouveau. Il court. Le bruit du moteur se rapproche. Il court. De nouveau, les phares surgissent inondant la chaussée et le jeune homme distingue sa propre ombre qui court dans la lumière. Alors que quelques mètres seulement le séparent du coin de la rue, il entend un grincement et le pneu qui éclate contre le trottoir : une seconde de suspense, puis l’asphalte qui tremble violemment. Il court. Des cris : la voiture s’est retournée, on ouvre la portière à coups de pieds. Un coup de feu retentit. Puis un autre. Le jeune homme reparaît, il trébuche. À peine a-t-il tourné au coin de la rue qu’il s’étale sur le ventre. Le manuscrit roule sur le sol. Il le regarde, haletant. Il sait que ces feuillets glissés en hâte dans une enveloppe fermée par une ficelle, ces feuillets qui relatent, dénoncent et expliquent, justifient son existence. Il tend le bras, s’empare du texte et, dans un suprême effort, il se lève et s’adosse au mur. Il cherche l’air, étouffant un gémissement, et jette un regard vers le haut, fermant les yeux sous l’effet de la douleur et de la pluie qui ne cesse pas, vers la rue en côte. Il remonte le trottoir, traînant la jambe, la main serrée sur son épaule, laissant une traînée rouge que la pluie va décolorant. Il trouve une autre ruelle, sombre et nauséabonde ; il y pénètre, parvient à faire quelques pas et s’effondre sur des poubelles. Il sue. Il saigne à gros bouillons. La pluie tambourine sur le métal des poubelles. Il entend au loin les cris de ses poursuivants. Il sent les rats qui s’enfuient, filant par-dessus son corps. Pour la première fois, depuis le jour de sa naissance, il s’aperçoit qu’il lui reste quelques secondes, voire quelques minutes, de vie. Il comprend qu’il va mourir.

Note :

1 En 1985, l’éruption du Nevado de Ruiz, dans la Cordillère des Andes en Colombie provoqua l’engloutissement du village d’Armero et la mort de 25000 personnes. 

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