I Claudius - Approche classique de la représentation antique

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vendredi 2 avril 2010, par Rousseau, Christophe

La télévision présente un rapport assez passionnel avec l’histoire. Réfléchir sur le passé et le rendre accessible au plus grand nombre apparaît comme une mission que se sont données certaines chaînes. L’existence de plusieurs chaînes à vocation d’histoire[1] en est la preuve tangible et il n’est pas nécessaire de rappeler ici la place des émissions d’histoire sur les chaînes de service public. Rendre ce passé lointain visible grâce à la reconstitution fictionnelle est une autre de ces possibilités. La télévision a su en user, laissant pour beaucoup une trace mémorielle à l’instar des fameuses émissions de La camera explore le temps de Stellio Lorenzi, André Castelot et Alain Decaux, diffusée entre 1957 et 1966 sur la première chaîne de l’ORTF. Le travail était alors un mélange savamment dosé de scènes reconstituées et de présentations académiques. La représentation de scènes extrêmement anciennes, là où nulle camera n’existait, a pourtant toujours posé problème. Comment, en effet, rendre le vécu, les impressions du passé ? Le dessein de l’historien est la reconstitution du passé. Le film lui donne une vision qui ne laisse pas de place à l’imaginaire intellectuel.

Pourtant, la fiction à base historique peut rendre une certaine approche du passé, entre autre de l’antiquité. Ainsi l’apparition récente (et le succès) de séries comme Rome marque une évolution vers un réalisme de reproduction du passé (ici, la transition de la Rome républicaine). Vêtement usagés, violence du quotidien, saleté de la ville, tout semble concourir à démythifier un monde antique certainement trop idéalisé par les grandes productions hollywoodiennes. Il faut rappeler que cette approche du passé grec, comme romain, a donné lieu à un genre spécifique dans le cinéma : le péplum. Le terme latin est la déformation du grec qui signifie tunique. Si cela semble faire référence au film aux deux Oscars de 1953[2], le genre préexistait largement puisque l’on s’accorde pour trouver dans le cinéma italien des années 1910 de petits films dont le plus renommé fut Quo vadis d’Enrico Guazzoni à partir du roman de Henryk Sienkiewicz[3]. Le genre est assez divers puisqu’il réunit aussi bien des films purement antiques, dont le dernier exemple peut être l’Alexandre d’Oliver Stone de 2004 que des réalisations de récits bibliques. Ainsi en est-il en 2004, du film de Mel Gibson, La passion du Christ. Le genre est donc bien vivant car il stimule l’attrait pour ce passé assez idéalisé.

Durant l’été 1978, la télévision française a diffusé une série de la BBC qui a fortement marqué les esprits. Moi Claude empereur est un feuilleton télévisé britannique en 13 épisodes de 50 minutes, écrit par Jack Pulman d'après le roman de Robert Graves. I, Claudius diffusé sur BBC2 à l’automne 1976 avait connu un très grand succès qui ne se démentit pas lors de sa diffusion en France. Néanmoins le feuilleton s'est fait rare sur nos écrans, puisqu’il n’a été présenté que deux autres fois en 1982 sur Antenne 2 puis en 1986 sur TMC. Sa sortie en DVD a déclenché un véritable engouement au regard des commentaires que contiennent les forums sur internet.

L’histoire en est simple. Elle relate l’autobiographie de l’empereur Claude, dont le texte, selon la prophétie de la Sybille, ne devait être découvert que 1900 ans plus tard. Prenant conscience de cette postérité mais aussi sentant sa fin venir, Claude rédige donc l’histoire de sa vie mais largement étendue, puisqu’il présente les frasques de sa famille depuis l’empereur Auguste. Construit en 13 épisodes, la série s’achève sur la mort de l’empereur empoisonné par son épouse qui cherche à détruire le récit de Claude ; mais celui-ci en avait caché une version…

À l’origine du feuilleton, on trouve le roman de Robert Ranke Graves (1895-1985). Ce poète et romancier a laissé une œuvre conséquente, mais peu connue en France, si ce n’est à travers un ouvrage sur la mythologie grecque. Ce petit-neveu (par sa mère) de l’historien allemand Leopold von Ranke est un essayiste non-conformiste « avec une intensité religieuse »[4]. Il a en effet publié un ouvrage, Les mythes grecs, livre très précieux pour son érudition, mais que l’éditeur présente comme « une recréation de la mythologie par un poète qui explique et interprète les légendes classiques ». On peut donc considérer que Graves a la même approche d’interprétation ou d’adaptation dans son roman. Publié en 1934, un premier roman I, Claudius traite des affres de la dynastie julio-claudienne d’Auguste à la mort de Caligula. L’année suivante, il poursuit avec Claudius the God plus spécifiquement consacré au règne de Claude. L’empereur y est présenté avec ses tics et son bégaiement à l’image des auteurs anciens. Cela concourt à le rendre sympathique et à le sauver des nombreux soubresauts de l’histoire du début de l’Empire romain.

Dès 1929 avant son départ pour Majorque, Robert Graves aurait eu l’idée du roman après la lecture de Suétone. Claude lui serait alors apparu dans un rêve, lui demandant de raconter sa véritable histoire. L’empereur ayant lui-même rédigé une autobiographie en huit volumes aujourd’hui perdue, Graves aurait pris le parti du récit à la première personne. Le succès est assez fulgurant comme le montrent dans son journal les relations épistolaires avec les éditeurs et, entre autres, les éditeurs allemands[5]. Mais surtout une adaptation est envisagée au point que, dès 1935, Graves est en contact avec les producteurs pour plusieurs projets, ce qui ne semble pas se dérouler aussi aisément qu’on le pense[6].

C’est Sir Alexander Korda (1893-1956) qui s’intéressa très vite au roman de Graves. Korda est un réalisateur et producteur britannique d’origine hongroise. Il quitte son pays natal dès 1919 pour diverses destinations, dont Hollywood, mais c’est en Angleterre qu’il décide de s’installer, fondant la London Films et les studios de Denham. Encouragé par le Cinematograph Films Act de 1927, loi destinée à enrayer le déclin de l’industrie cinématographique britannique, il a réalisé dès 1932 La vie privée d’Henri VIII avec pour acteur principal Charles Laughton (1899-1962), qui lui vaut un grand succès. Le film est en effet nominé aux Oscars en tant que meilleur film et Laughton reçoit la consécration de meilleur acteur pour son rôle du souverain. Mais c’est en tant que producteur qu’il veut organiser l’adaptation de I Claudius, un film qui allaiet éclipser tout ce que le cinéma hollywoodien avait pu produire.

Avec Charles Laughton sous contrat, Korda, ne souhaitant pas réaliser lui-même, s’adresse à Josef von Sternberg (1894-1969), réalisateur bien connu de l’Ange Bleu. Robert Graves semblait le plus à même d’adapter le scénario mais visiblement sa version, n’a pas plu et Von Sternberg lui-même fit faire sa version comme le rappelle Graves dans son diary le 8 janvier 1937. Il trouve d’ailleurs que cette version était très proche de la sienne[7]. Après ces soubresauts liés au script, Von Sternberg choisit le casting : Charles Laughton qui lui est imposé joue évidement Claude, Merle Oberon incarne Messaline, Emlyn Williams doit incarner un Caligula « un peu dégénéré mais pas trop ». L’équipe est complétée par Flora Robson, qui incarne à 35 ans l’octogénaire qu’est Livia sous un maquillage qui la déforme.

Le 15 février 1937, le tournage débute dans les décors fastueux des temples et des palais reconstitués par Vincent Korda, le frère du producteur. Malheureusement, les dissensions s’accumulent, surtout entre Sternberg et Laughton, qui ne parvenait pas à incarner son personnage. Après l’accident de voiture de Merle Oberon un mois après le début du tournage, Laughton abandonna. Le film est un véritable fiasco et aujourd’hui seules quelques bandes du film en noir et blanc sont conservées. Elles donnent une impression assez étonnante de cette adaptation.

L'idée d'adapter I Claudius en un long métrage est dès lors abandonnée. Le projet n’est pourtant pas oublié, puisqu’en 2008 le producteur Scott Rudin a acquis les droits cinématographiques du roman de Robert Graves pour 2 millions de dollars, le rôle du quatrième empereur de Rome, Claude, ayant été proposé à Leonardo Di Caprio. On peut sans aucun doute relier ce nouvel engouement pour l’ouvrage de Robert Graves à la sortie très attendue du DVD de la BBC.

Une série historique de la Beeb (British Broadcasting Corporation)

En 1976, le producteur Martin Lisemore, qui travaille pour la BBC, confie à Herbert Wise la réalisation d’une série (a classical serial) dont la chaîne est habituellement diffuseur. Il s’agit d’adapter pour le petit écran le roman de Graves et cette tâche est confiée rapidement à Jack Pulman, avec qui Wise a déjà travaillé. Le choix d’un feuilleton antique est-il guidé par le succès, quelques années auparavant, sur ITV, de The Caesars, série en noir et blanc de Philip Mackie, qui reprenait déjà les affres de la succession des Julio-claudiens ? La série présentait un caractère plus traditionnel de présentation historique que ce qu’envisage le producteur en faisant le choix du livre de Robert Graves. Néanmoins un conseiller historique, semble-t-il spécialiste de la Rome antique, Robert Erskine, est choisi pour donner à cette comédie qui doit transcrire aussi l’horreur de cette histoire de famille un semblant de réalité. Cela n’empêche pas un certain nombre d’anachronismes. Ainsi, la fameuse statue de la louve qui trône dans le sénat, apparaît avec Remus et Romulus alors que les personnages n’ont été installés qu’au XVe siècle. Quelques erreurs chronologiques sont plus dérangeantes au regard de la rigueur historique affichée : Confusion entre les deux fils de Julia, la fille d’Auguste, Lucius et Gaius[8], apparence plus âgée de Marcus Agrippa alors que les deux hommes ont le même âge. On peut assurément se délecter de ce genre de bêtisier[9], mais attachons-nous plutôt au choix des acteurs. En effet la série s’étend sur 77 ans, de 23 avant notre ère à 54 Anno Domini, date de la mort de Claude et certains acteurs, ceux qui ont des rôles qui survivent historiquement, sont amenés à jouer différents âges de la vie. C’est essentiellement le cas de Livia et de Claude.

Livia est interprétée par Siân Phillips, actrice galloise principalement connue pour ce rôle, même si elle a joué antérieurement celui de Emmeline Pankhurst et participe ensuite à des histoires d’espionnage adaptant les romans de John le Carré. Elle joue donc ici le rôle de Livia née en 58 BC, mère de Tibère, issu de son premier mariage avec Tiberius Claudius Nero, dont elle divorce vers 39 BC pour épouser Auguste, dont elle n’a pas d’enfant. Les historiens romains, principalement Tacite et Dion Cassius, lui attribuent une action machiavélique dans la mort des héritiers d’Auguste voire d’Auguste, lui-même Mais cela semble n’être que des rumeurs que Suétone, qui a eu accès a des documents officiels, ne confirme pas. Après la mort d’Auguste en 14 AD, elle continue d’influer. Elle participe à la série jusqu’à son décès, âgée alors de 87 ans, en 42 sous le règne de Claude.

Le personnage de Claude est bien sûr interprété par Sir Derek Jacobi. Il a été choisi par Herbwise, avec qui il a déjà travaillé sur un autre feuilleton, Man of straw. Né en 1938, Jacobi a eu une carrière assez classique au National Theater, où il a côtoyé Laurence Olivier. Malgré une reconnaissance de ses pairs, sa renommée n’explose qu’avec le rôle de Claude en 1976. L’idée de lui faire interpréter Claude aux différents âges dans la série ne s’est pas imposée dès le départ. Initialement, d’autres acteurs avaient été pressentis. Charleton Heston tout d’abord, mais surtout Ronnie Barker, avaient été approchés. Ce dernier est alors très célèbre en Grande-Bretagne, où son spectacle comique avec Ronnie Corbett, The Two Ronnies, est apprécié par les spectateurs de la BBC. C’est à l’occasion d’un dîner que Derek Jacobi doit convaincre les producteurs de la London Film, partie prenante dans la série, de son réel talent. Dès lors, c’est un engagement pour six mois de travail qui commence. Il faut réaliser les treize épisodes de la série, qui demandent chacun deux semaines de réalisation mais le succès est au rendez-vous.

La forme du feuilleton est assez particulière. Si a priori, on ne peut parler de huis-clos, certaines scènes ayant vocation à se jouer en extérieur même si elles sont en fait reconstituées en studio, l’ambiance rendue par les nombreux face-à-face de certains protagonistes donne un caractère pesant. Les complots, les querelles, les discussions à ne pas ébruiter, tout est mobilisé par Jack Pulman pour expliquer les tenants et aboutissants de la quête du pouvoir. Cela donne une force assez spécifique à l’intrigue, mais présente aujourd’hui à l’image un caractère parfois désuet. Certains aspects de la mise en scène et l’importance de certains monologues font penser à des pièces de William Shakespeare, où l’on peut trouver le même esprit d’épopée et de tragédie qui guide ici le récit de Claude. De même, la vision des toges et des vêtements de femme à l’antique n’est pas sans rappeler une forme idéalisée de Rome du Ie siècle. Certes, tout cela donne un caractère daté, que l’on ne retrouve plus aujourd’hui dans des séries voulant représenter Rome aux mêmes âges mais c’est aussi un certain cachet « BBC », gage de tradition à l’anglaise.

Interpréter "Clau clau claudius"

La particularité du rôle de Claude est qu’il est présent tout au long du feuilleton. Il ouvre en effet la série en tant que narrateur de l’histoire de sa famille, mais il est partie prenante puisqu’il a vocation à dresser sa biographie.

Lorsqu’il est mis en scène pour la première fois, Claude est un bébé et son père Néro Claudius Drusus, frère de Tibère et fils de Livia, meurt des suites d’une gangrène après une chute de cheval dans la campagne de Germanie. L’enfant pleurant est présenté par sa mère au cadavre de son père alors que celui vient de s’éteindre entre les bras de son frère Tibère. La scène se déroule en 9 avant notre ère. L’épisode est présenté comme une tragédie, particulièrement pour Tibère et contient un soupçon sur le rôle assuré par Musa, le médecin personnel de Livia. Le père de Claude était certainement le favori d'Auguste entre ses deux beaux-fils, au regard des privilèges qu’il avait obtenus dans son cursus honorum. Ramenées à Rome, ses cendres sont saluées comme Imperator et le titre de Germanicus lui est attribué à lui et à ses descendants.

« Tiberius Claudius Nero Augustus Germanicus this that and the other » c’est ainsi que Claude se présente dès les premières minutes du premier épisode. Il est né à Lugdunum (Lyon) le 1er août de l’an 10 avant notre ère. C’est Suétone[10] qui nous présente l’empereur de façon la plus précise, même si Sénèque[11], précepteur de Néron en dresse un portrait peu flatteur dans L'Apocoloquintose ou Apothéose satirique du divin Claude.

Je me demande qui voudra épouser Claudius, avec son pied et son bégaiement… En vérité j’ai du mal à avoir de l’affection pour lui. Je suppose que je devrais l’aimer davantage à cause de ses disgrâces mais ce n’est pas le cas.

Ainsi s’exprime Antonia la mère de Claude dans une scène de l’épisode 3, La prophétie. Par ailleurs, si l’on en croit Robert Graves,

On pourrait croire que ma mère Antonia, une belle et noble femme parfaitement élevée par sa mère Octavie et l'unique amour de mon père, m'entoura de soins particuliers et me chérit davantage pour mes souffrances. Il n'en est rien. Elle fit pour moi strictement ce qu'exigeait son devoir, mais elle ne m'aimait pas : au contraire, elle me détestait non seulement à cause de ma débilité, mais parce que je lui avais valu une grossesse difficile et une délivrance douloureuse dont elle mit des années à se remettre.

Tous les auteurs s’accordent sur les handicaps dont souffrait le futur empereur. Déformation du visage, marche de boiteux, bégaiement, mais aussi écume sortant de sa bouche ou de ses narines, le portrait par Suétone est particulièrement répulsif et Sénèque compare même la voix de l’empereur au mugissement d’un animal marin. On comprend dès lors la répulsion de sa mère puisqu’elle avait eu à souffrir de sa naissance déclenchée accidentellement. Les historiens contemporains ne sont pas plus tendres avec lui, tel Paul Petit qui le décrit ainsi :

Claude ne payait pas de mine, agité de tics nerveux, à demi-bègue, goinfre, ivrogne et peureux. Tenu à l'écart depuis toujours et considéré comme un minus inoffensif, ce qui lui avait permis de survivre à tant de meurtres dynastiques, il n'avait aucune expérience politique, n’ayant jamais ni gouverné ni commandé [12].

Au mieux, on parle de sa gaucherie[13] ;

C’est précisément autour de ses « dishabilities », de la claudication et du bégaiement, que le jeu d’acteur pour incarner Claude doit se situer. Dans la partie infantile où Claude apparaît, le jeune acteur Ashley Knight est rendu particulièrement disgracieux, en particulier dans les scènes où il est accompagné du jeune Hérode Agrippa, qui semble un enfant certes plus jeune que Claude, mais très lumineux et très souriant, et dont on vante la bonne éducation. Claude est ici présenté tête penchée, le visage marqué par des tics et on insiste sur la démarche boiteuse[14]. Dans une scène suivante, l’enfant qui se cache est pris à parti par Auguste, qui veut en faire son exemple pour imposer aux chevaliers romains de se marier. L’enfant ne cesse de gigoter, ses soubresauts étant renforcés par la crainte d’un événement non maîtrisé ou d’une punition potentielle. Auguste est bien sûr exaspéré par cet enfant qui ridiculise son discours[15]. On sait, par des lettres d’Auguste, que Suétone nous rapporte, que l’empereur porte un regard contrasté sur Claude. Il écrit à Livia :

Je n'approuve point qu'il assiste aux jeux du cirque, assis dans notre loge : ainsi placé sur le devant, il serait exposé à tous les regards.

Mais il dit aussi

je me suis entretenu avec Tibère sur ce qu'il conviendrait de faire de ton petit-fils Tiberius aux fêtes de Mars. Nous avons été d'avis tous deux qu'il fallait déterminer une fois pour toutes le plan à suivre à son égard. Car, s'il est dans un état normal, pourquoi hésiterions-nous à le faire passer par les mêmes degrés d'honneur où a passé son frère ? Si, au contraire, nous le trouvons incapable, si son esprit est aussi malade que son corps, ne nous exposons pas, ainsi que lui, aux railleries de ceux qui ont coutume de se moquer de tout.

Assez clairement, Claude est l’objet de railleries et de moqueries fréquentes

Quand il ronflait, ils lui mettaient des chaussures de femme dans les mains, afin qu'il s'en frottât le visage en se réveillant en sursaut.[16]

C’est dans l’épisode suivant[17] que Derek Jacobi prend le relais. La première apparition de Claude le place dans un souper à l’écart des autres qui écoutent le poète Horace déclamant ses vers. À l’heure de se coucher, Auguste reçoit un soldat en triste état, qui lui annonce la défaite de Varus à la bataille de Teutoburg. Robert Erskine a permis un anachronisme gênant, puisque Horace est déjà mort depuis l’an 8, alors que l’affaire des légions de Varus se déroule en 9 AD. Néanmoins, attachons-nous plutôt à observer la présentation de Claude. Il est donc situé hors de la table commune, dont les lits sont assemblés au centre de la pièce. Il est présenté comme gauche, puisqu’il fait tomber le vin et sa coupe, mais la mise en scène le montre aussi attentif au poète (il applaudit à tout rompre lorsque Horace a fini) et donc moins idiot que ne le laisse croire l’histoire. Cet aspect est confirmé lors d’une autre scène se situant dans la bibliothèque. Ses connaissances livresques sont mises en avant et son amour de l’histoire également. Mais alors qu’il est amené à trancher entre les deux historiens présents, Gaius Asinius Pollio et Tite Live, il les froisse faute de diplomatie. Attribuons cela à une erreur de jeunesse.

Autre temps fort de la représentation, Claude adolescent se place au milieu de sa famille à l’occasion d’un spectacle de jeux rendus en l’honneur du défunt Tiberius Drusus. Jacobi doit avoir beaucoup de talent pour jouer un adolescent alors qu’il a déjà 38 ans. Le maquillage permet de rendre une jeunesse un peu artificielle, mais qui reste crédible. Jacobi cherche à rendre la joie que doit ressentir le jeune homme, d’être présent à côté des autres ; on a vu que cela ne doit pas être si courant. Jack Pulman, l’auteur du scénario, joue alors sur les aspects de la gaucherie, mais en profite aussi pour glisser quelques annonces prémonitoires. Gaucherie du jeune Claudius, il s’assoit à la place réservée à Auguste avant d’être rabroué par sa mère Antonia, puis s’affale sur le siège à côté de son ami Hérode, renforçant ainsi le ridicule du jeune homme. Ridicule, il l’est, s’évanouissant à la vue du sang des gladiateurs qui combattent dans l’arène, et Suétone contredit cette vision, expliquant au contraire que Claude raffolait des jeux et en organisa un certain nombre[18]. Pour autant, la scène le magnifie en futur empereur de Rome lorsqu’il salue à son arrivée la foule d’un geste auguste. D’une façon générale, le principe des allers-retours entre les derniers jours de la vie de Claude et ses souvenirs du passé constitue la forme filmique systématique de chaque épisode.

Une épopée romaine

La série mériterait une étude comparative des personnages et particulièrement des empereurs qui se succèdent. Tibère le pervers, Caligula le fou, et le futur Néron… Au milieu de cette liste, la figure de Claude apparaît contrastée, bon gestionnaire de l’empire, mais homme soumis à ses femmes, Agrippine et Messaline. Voulant sans doute donner du piment à la série, le scénario s’attache à évoquer les affres sexuelles de la pourpre, et plus particulièrement Messaline.

Antiquité et sexualité sont souvent associées dans une certaine fantasmagorie filmique. Ici, la série de la BBC se doit de garder une certaine retenue, mais le scénario n’hésite pas à laisser passer quelques sous-entendus. Ainsi Tibère y est présenté comme développant des goûts homosexuels et pornographiques. Quant à la figure de Messaline, elle est particulièrement mise en avant dans les derniers épisodes. Les rumeurs les plus exagérées courent sur les frasques de cette femme et le feuilleton s’en fait plus que l’écho lors de l’évocation du « concours de putain » dans l’épisode Messaline. Parmi nos sources, seul Dion Cassius (155-235) rapporte l’épisode.

La tradition antique est unanime pour colporter sur l'impératrice Messaline de nombreux ragots célébrant son appétit sexuel hors du commun, voire sa nymphomanie. La troisième épouse de Claude est présentée dans I Claudius comme une véritable putain impériale alors que l’empereur apparaît plus comme son jouet, soumis à tous ses caprices. Quelques travaux récents[19] modèrent l’image d’une impératrice n’hésitant pas à fréquenter les lupanars, même si la sexualité était assurément plus ouverte qu’aujourd’hui. Comment comprendre ainsi que Claude ne répudie pas sa femme et cherche même à l’entendre pour qu’elle se justifie ? L’empereur n’est pas un tendre dans ce domaine, au regard de son divorce d’avec Plautia Urgulanilla, sa première épouse sur un soupçon de bâtardise de l’enfant qu’elle portait. Claude apparaît ici comme le cocu qui est le dernier prévenu, celui qui souffre lorsqu’enfin son entourage a le courage de le prévenir et qui, béat sur son trône, pleure la mort de celle qu’il a visiblement aimé. Il semble bien difficile de se faire une idée de la réalité de la débauche, de la tromperie et finalement de la mort de Messaline. Jamais Claude ne douta de la légitimité d'Octavie, née en 39 ap. J.-C, et de Britannicus, né deux ans plus tard. Jamais il ne fut question de les abandonner, de les exposer nus sur un tas de fumier, à l'instar de la petite Claudia Urgulanilla. On peut néanmoins insister sur l’importance prise par les récits ultérieurs, celui d'Agrippine et de ses partisans. Dernière épouse de Claude, elle fut la principale bénéficiaire de l'élimination de Messaline et de la propagande néronienne voulant justifier a posteriori les méthodes, très contestables, qui permirent à Néron d'accéder au pouvoir.

Mais les caresses d'Agrippine, fille de son frère Germanicus, lui inspirèrent un amour qui devait naître aisément du droit de l'embrasser et de plaisanter familièrement avec elle. À la première assemblée du sénat, il aposta des gens qui votèrent pour qu'on le forçât à l'épouser, sous prétexte que cette union était de la plus haute importance pour l'État. Ils voulurent aussi qu'on accordât aux citoyens la faculté de conclure de pareilles alliances, jusqu'alors réputées incestueuses.

Ainsi, comme nous le montre Suétone, Claude ne pouvant vivre sans femme, trouva le réconfort avec la fille de son frère. Le mariage est complété par l’adoption du fils d’Agrippine, le jeune Néron représenté dans la série de façon ridicule par son embonpoint et un côté très efféminé. Le parti pris de Graves et de Jack Pullman est de poser un choix, de toute évidence, aberrant, Claude ayant eu alors la volonté de restaurer la République, en particulier grâce à Britannicus, son fils. Dans le roman, ce dernier réplique alors à son père « La République est morte, excepté aux yeux d’hommes dépassés », ruinant ainsi les espoirs de l’empereur.

Aucune preuve ne peut bien sûr étayer une telle allégation, et les auteurs contemporains doivent se contenter de mettre en scène la mort de l’empereur, que tous les auteurs antiques attribuent à des champignons empoisonnés. Pénétrant alors le saint des saints de Claudius, sa bibliothèque, Agrippine et Néron découvrent les rouleaux de l’histoire de sa famille, que l’empereur rédigeait, et les brûlent. Il semble clair que le feuilleton doit prendre ici un aspect de tragédie, puisque l’empereur qui a bien gouverné, celui qui a été malheureux malgré lui, l’handicapé mal aimé, semble perdre ce en quoi il croyait, c'est-à-dire laisser une trace littéraire immuable au-delà de l’éternité. Suétone et Dion Cassius nous laissent à penser que cette histoire familiale a réellement été rédigée. Robert Graves, voulant justifier l’absence de trace conservée, expliquait que

le concept du roman est que Claude écrivit une histoire et que le roman est celle-ci. Cependant à la fin du roman, l’histoire est brûlée et c’est ainsi qu’on peut expliquer pourquoi elle n’existe plus aujourd’hui [20].

Néanmoins la réalité dépasse parfois la fiction et dans le monde romain très attaché aux présages[21], la mort de Claude fut accompagnée de signes extraordinaires qui ont certainement persuadé les citoyens que l’empereur était devenu un dieu.

 

Certains critiques littéraires avaient, lors de la sortie de I Claudius, mis en avant les limites et les choix du roman de Graves. Celui-ci, dans une préface à Claudius the god, rappelle qu’il ne s’était pas contenté de faire un amalgame des Annales de Tacite et de Suétone retravaillé par « sa délirante imagination »

Ce n'était le cas ni pour le premier ouvrage ni pour celui-ci. Parmi les auteurs classiques dont je me suis inspiré pour écrire L'Empereur Claude et sa femme Messaline figurent Tacite, Dio Cassius, Suétone, Pline, Varron, Valerius Maximus, Orosius, Frontin, Strabon, César, Columelle, Plutarque, Josèphe, Diodore de Sicile, Photius, Xiphili­nus, Zonaras, Sénèque, Pétrone, Juvénal, Philon, Celsus, les auteurs des Actes des Apôtres et des pseudo-évangiles de Nicodème et saint Jacques, et Claude lui-même dans ses lettres et discours qui ont été conservés.

Si le roman de Robert Graves tient à son sérieux historiographique, la série adaptée de la BBC doit en conserver la tenue. Si l’on passe outre les quelques anachronismes précédemment évoqués, le feuilleton donne une lecture classique de la famille et de la vie de l’empereur Claude. Certes les formes artistiques sont celles de la fin des années 70 et les drapés donnent l’impression d’un drame shakespearien ou d’une tragédie grecque aujourd’hui désuets au regard des nouvelles approches filmiques de l’antiquité romaine (entre autre le feuilleton Rome) plus réalistes, mais les acteurs choisis ont su incarner des personnages appréciés par le public, donnant ainsi une longévité et un certain charme à la série.



[1] Histoire, Toute l’histoire en France, History Channel aux Etats Unis ou en version européenne.

[2] The Robe : film de Henry Koster pour la Twentieth Century Fox avec Richard Burton sur un scénario adapté du roman éponyme de Lloyd C. Douglas, paru en 1942

[3] Version en 1909, puis 1913. La plus connue est celle de 1951 pour la Metro-Goldwyn-Mayer avec Peter Ustinov. Il en existe même une version polonaise de Jerzy Kawalerowicz en 2001

[4] Biographie dans Robert Graves, Les mythes grecs, Fayard 1967

[5] Note du 16 avril 1935 où il évoque la dixième édition en Allemagne soit environ 28 000 ouvrages vendus. A voir dans Diary of Robert Graves 1935-39 and ancillary material © St John's College Robert Graves Trust

[6] « Letter from H.S [Harrison Smith, son éditeur américain chez WG] about film version of Claudius ; offered 10% royalty on the book. I replied would contract to write one film story : and second, if Korda does Agrippa film. Terms 10%, 12% at [$] 20,000, 15% at [$] 40,000. 1000 dollars advance on signing contract. If he didn't like that let him leave it ; I was bored with Claudius. » Lettre du lundi 25 mars 1935

[7] Note du mardi 21 janvier 1937

[8] Historiquement, les fils d’Agrippa et de Julie, Lucius et Gaius sont nés en 20 et 17 avant J.-C. Auguste avait supervisé leur éducation et les destinait à l'Empire. Ils reçurent les titres de "prince de la jeunesse" et de "César" ainsi que la toge virile. Lucius meurt le premier d’une maladie mystérieuse en 2 de notre ère à Marseille alors que Gaius agonise en 4 AD après avoir reçu une blessure à l'occasion d’une campagne en Lycie. Dans le feuilleton, Les causes du décès de chacun sont inversées, mais surtout ils meurent avant le bannissement de Julia, alors que leur décès a lieu après, Julia ayant été envoyée en résidence à Rhegium en 2 avant notre ère.

[9] On remarque bien le mur qui oscille dans l‘épisode où Auguste projette Posthumus.

[10] Caius Suetonius Tranquillus a vécu entre le Ier et le IIe siècle. Il est principalement connu pour ses Vies des douze Césars ou De vita duodecim Caesarum libri, qui comprennent les biographies de Jules César à Domitien. Secrétaire d'Hadrien, Suétone avait accès aux archives impériales. Il s’attache à décrire particulièrement la personnalité des premiers Césars, et surtout leurs vices et leurs travers, ce qui a valu à Suétone la réputation de colporteur de ragots, mais pas comme nous l’avons vu, son récit diffère parfois des autres dans ce domaine. Voir Jacques Gascou, Suétone historien, Rome, Ecole française de Rome, 1984

[11] Lucius Annaeus Seneca est né vers 4 av. J.-C. et mort le 12 avril 65 ap. J.-C. Conseiller à la cour impériale sous Caligula, ce philosophe stoïcien fut victime des intrigues de Messaline, la troisième épouse de Claude et relégué en 41 en Corse, d'où il fut rappelé vers 48 AD à la demande d'Agrippine la Jeune, la nouvelle épouse de Claude, qui lui confia la charge de précepteur de Néron. Voir Pierre Grimal, Sénèque ou la conscience de l'Empire, Fayard, 1991.

[12] Paul Petit, Le haut empire (27 avant JC-161 après JC) Seuil points 1974, p. 91.

[13] J. Secher, Rome et son empire, Beauchene et fils 1942. Il s’agit d’un manuel à destination de la classe de 5ème.

[14] Scène de l’épisode 3 : Waiting in the wings.

[15] Il est à noter que, dans le roman de Graves, Claude précise pour cet épisode qu'il était déjà marié à Plautia Urgulanilla qu’il avait épousé vers 9 de notre ère. Il est alors âgé de 18 ans.

[16] Suétone

[17] Episode 4 : What shall we do about Claudius ?

[18] Suétone, Claude 21 et 34 : « Gladiatoria munera plurifariam ac multiplicia exhibuit » et « Dans les combats de gladiateurs, organisés par lui ou par d'autres, il faisait égorger ceux qui étaient tombés, même sans l'avoir fait exprès, surtout les rétiaires parce qu'on voyait bien leur visage lorsqu'ils rendaient l'âme »

[19] Catherine Salles, Les Bas-fonds de l'Antiquité, Petite Bibliothèque Payot 1995. Paul Veyne, La Société romaine, Points Histoire, Éditions du Seuil, 1991

[20] R. Graves, Claudius the God : « The novel’s concept is Claudius wrote a history and that the novel is it. However, at the end of the novel the history is burned so that would be able to explain why it does not exist today. »

[21] Suétone : « Voici les plus remarquables présages de sa mort. On aperçut au ciel une de ces étoiles chevelues qu'on appelle comètes. Le tombeau de Drusus, son père, fut frappé de la foudre, et la même année vit mourir un grand nombre de magistrats de tout genre ».

Dernière mise à jour : dimanche 15 janvier 2017 - Plan du site - ISSN n°2107-6979

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